Dodo is not dead

Je suis journaliste. Enfin, ce qu’on appelait «journaliste» au 20e siècle. Autant dire une espèce en voie de disparition, comme on en voit quelques spécimens dans la grande galerie de l’évolution. J’en suis consciente, je m’éteins comme le dodo, ce gros pigeon débonnaire de l’océan Indien dont l’espèce a totalement disparu à la fin du 17e siècle, peu après l’arrivée des hommes sur son territoire. Me voici: gros animal pataud qui sifflote en avançant sur une planche au bord du gouffre.

Elvis dodo par Sassa

Le changement ne me concerne pas. Mon espèce se raréfie de jour en jour mais je continue tout comme mes semblables à perpétuer vaille que vaille une tradition ancestrale. Observons le dodo-journaliste : il travaille dans une rédaction en open-space avec ses collègues dodos, s’affaire à un petit bureau couvert de piles de dossiers, passe des coups de fil, sort déjeuner avec untel, part en reportage, participe à des réunions, tape frénétiquement ses papiers à l’ordinateur au moment du bouclage. Quand prend-il le temps de s’informer sur le devenir de sa profession?

Pourtant l’espèce n’a jamais été aussi menacée. Les journaux sont de moins en moins lus, la pub s’effondre et les plans de départs se multiplient.

Je ne suis plus salariée depuis un an et demi. Je travaille pour différents journaux depuis chez moi. Mes revenus en ont pris un coup sévère, comme ceux de la plupart des pigistes travaillant dans la presse d’information. Beaucoup d’entre-nous s’orientent vers la presse professionnelle, plus rentable et moins chronophage. Une presse à part, dans laquelle écrire se résume souvent à servir la soupe à tel ou tel annonceur, caresser dans le sens du poil telle ou telle caste d’abonnés. D’autres changent simplement de métier.

Informer, peu de pigistes ont encore les moyens de le faire librement. Reportage, portrait, chronique ou longue enquête, tous les articles sont désormais payés au signe de texte publié, quel qu’en soit le temps de préparation, d’enquête, d’écriture et de réécriture. Le tarif de la pige stagne depuis 30 ans.

Tel chef de rubrique d’un quotidien national de gauche me signalait récemment qu’il prenait plus aucune pige : « Nous sommes à l’os », m’a t-il confié d’un air consterné. Il est loin le temps où l’on envoyait un freelance en reportage couvrir une crise ou tout simplement un sujet intéressant sur un autre continent. Quand il m’a pris l’envie de le faire, on m’a payée au signe, puis publiée avec le bandeau « envoyée spéciale ». Le salaire m’a à peine remboursé mon déplacement. On ne m’y prendra plus.

Travailler dans une rédaction n’est pas beaucoup plus confortable. On parle de 20% de postes en moins dans la presse en France (je reviendrai sur ce chiffre dans un prochain post). Les dodos commencent à plier sous la charge. Une confrère, douze ans d’expérience dans un quotidien financier, a accepté de changer de spécialité pour un domaine qu’elle ne connaît pas, dans le seul but de préserver son poste. Un autre a dû accepter de couvrir les secteurs de deux de ses anciens collègues, en plus des siens. Il faut rappeler cette implacable logique des guichets de départs volontaires : ils favorisent la sortie des anciens, de la matière grise d’un journal. Les sièges sont ensuite redistribuées avec plus ou moins de bonheur entre les jeunes recrues.

On veut faire mieux avec des bouts de ficelle. Un ami journaliste chevronné travaille depuis plus de deux ans en CDD dans un grand quotidien national on ne peut plus renommé: il n’a pas de vacances et aucune perspective d’embauche en CDI.

La pression des annonceurs est sans cesse plus forte. Je ne compte plus les témoignages de confrères ayant dû édulcorer un propos, remiser un sujet ou même s’excuser auprès d’un annonceur mis en cause -a juste titre- dans un de leur papier. La danse du ventre n’est pas enseignée dans les écoles de journalisme, elle est pourtant pratiquée tous les jours dans certaines rédactions. Quel journaliste peut aujourd’hui interviewer un politique ou un cadre d’entreprise sans lui soumettre ses citations avant publication? Je n’invente rien, je viens de la presse financière.

La plupart des puissants, dans la politique ou l’économie, ont désormais leurs sherpas. Combien d’anciens journalistes passés de l’autre côté du miroir pour exercer cette noble profession de « responsable de la communication externe ». Ils connaissent bien nos méthodes, nos faiblesses. Cela les rend-il légitimes pour intervenir au cours d’une interview, rectifier un propos « malheureux » ou réorienter nos questions?

Qu’est-ce qu’être journaliste en France aujourd’hui? Comment expliquer que des centaines de jeunes diplômés arrivent plein d’espoir pour faire ce métier en voie d’extinction? Voilà les questions qui se bousculaient dans ma petite cervelle de dodo lorsque j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se passait sur le net. Bon, vous me direz, j’aurais pu m’y mettre plus tôt. Mais c’est justement là la particularité du dodo de la presse écrite : il ne voit pas l’intérêt de ce nouveau média, s’il s’agit de reproduire gratuitement ce qui est publié sur du papier journal.

Le grand plaisir du dodo est de recevoir son journal tout frais, à peine sorti des rotatives. Ah! quel bonheur de parcourir cette œuvre collective, cohérente et palpable, la faire crisser sous les doigts. Pour nous les dodos, y compris les dodo-pigistes, il est primordial de gagner de l’argent avec du vrai papier. Pas seulement parce que seuls les journaux imprimés sont faits par de vrais journalistes, mais surtout parce qu’ils sont lus par de vrais gens, comme nous. Pas question de brader sa signature à un quelconque support virtuel, elle pourrait échapper à notre vigilance : un nom de dodo sera toujours imprimé à l’encre noire au bas d’une petite œuvre littéraire bien troussée et calibrée sous X-press, qui pourra ensuite être archivée dans un joli book.

Des books, j’en ai plein mon étagère. Parfois j’en prend un et je le parcours, comme un album de souvenirs.

C’est donc avec stupéfaction que j’ai découvert que de vrais journalistes (pas toujours encartés) publiaient sur le web des choses que je n’avais jamais vues auparavant. Pas du tout des papiers de 12.000 signes comme j’avais l’habitude de les écrire, avec un titre accrocheur, un chapô informatif, une attaque pleine de chair et des relances captivantes. Non, des sujets profonds traités avec originalité et utilisant plusieurs médias simultanément : photo, vidéo, son, textes, liens hypertextes. Des papiers lus, visionnés et commentés (souvent sévèrement) par des citoyens lambdas, entrant parfois en discussions avec leur auteur.

Une bourrasque d’air frais. Une bonne claque sur mon gros bec de dodo.

Je ne veux pas finir comme ces pauvres pigeons décimés un par un sans avoir rien compris au film. Je suis journaliste, il me faut voir et comprendre et donner à voir. Je vais aller explorer ces nouveaux territoires et tenter moi aussi de m’adapter. C’est de la curiosité et c’est de la survie.

Voici une caméra, un appareil photo, un ordinateur. Voici internet et une multitude de logiciels gratuits qui me permettent de mettre en musique tout ce que je capte et le diffuser dans l’heure (enfin, dans la semaine pour commencer hein…). Voici des amis, des confrères, prêts à témoigner ici avec leur média de prédilection, certains prêts à m’aider à me former.

Je ne suis pas une pro du multimédia mais je sais raconter des histoires. Quelques bases feront bien l’affaire pour commencer. Allez, hue dodo!

  • Facebook
  • Twitter
  • del.icio.us
  • Digg

6 Réponses à cet article

  1. Je comprends mieux cette métaphore du Dodo.
    A la Galerie de l’Evolution, l’espace réservé aux espèces aujourd’hui disparues me fait monter les larmes aux yeux.
    La lecture de ton article m’a fait le même effet…
    avec un espoir en plus : tu es partie pour te battre ! et j’ai foi en toi !!

  2. Aux Dodos le journalisme à Tonton. Aux Cocos le journalisme du Petit Père du peuple. Du popo, le journalisme au Figaro. Aux bobos, le journalisme de Lolo … so so ?

  3. ma première lecture sur ce blog…. et je rêve d’un nouveau monde où les dodos à plumes et les dodos à claviers pourraient vivre ensemble! à plus pour des petits post.

  4. Y a pas à dire. C’est bien torché. On commence à voir ce qui va se passer. Un monde très segmenté avec une information « grand public » gratuite à base de dépèches d’agence, reprises partout, sur les téléphones mobiles, Internet, les gratuits et les journaux bas de gamme. Et de l’autre, quelques rares médias qui vendront cher une information « haut de gamme ». Leur site sera payant, mais pas cher. En revanche, le journal papier deviendra un vrai produit de luxe, à tirage limité, qui sera vendu 3,4 ou 5 euros. C’est l’amélioration des logiciels de déférencement qui rendra cette évolution possible. Atchao.Tadzio

  5. Dodos de tous les pays, unissez-vous!
    Collaborons par-delà les frontières en temps réel entre dodos old school: ce sera du vrai journalisme de terrain.
    Là où la diffusion est rapide et gratuite, le temps de réflexion est augmenté. Pour re-transformer les marques en titres. Parce que nous ne produisons pas des baskets mais des lignes éditoriales, des visions du monde.
    Les dodos partagent tous le même constat navrant. Mais qu’attendent-ils donc pour travailler ensemble, en faisant fi des contraintes qu’ils dénoncent?
    Courage, ô dodos!

  6. Merci Fab, ton commentaire me va droit à mon cœur de dodo !

Laisser une réponse

Copyright © 2009 La voix du dodo est propulsé par WordPress
Suivez les parutions via RSS
Ou seulement les commentaires.