Voisin, Narvic, Anderson et la fin des journaux

L’autre jour, un homme m’a brisé le cœur. « Dans trois ans, quand tu iras dans un kiosque à journaux, la moitié des titres que tu connais aura disparu. » Nous étions assis peinards, en terrasse au soleil, à discuter médias et internet autour d’un chardonnay, quand il m’a assommée sans préavis.

Journaux - Palais de Tokyo - C-reel 2006

Journaux - Palais de Tokyo - C-reel 2006

Je ne peux pas lui en vouloir à Nicolas Voisin, célèbre web-producteur et sorte de gourou des nouveaux médias. C’était la première fois qu’on se rencontrait, il ne pouvait pas soupçonner l’effet terrible qu’aurait cette information sur mon fragile cortex de dodo. Je crois même qu’il pensait m’encourager dans ma démarche avec sa petite provocation. N’empêche, ça m’a fichu un coup. « C’est Beyrouth dans ma tête », lui ais-je répondu. Ravi, il s’est resservi un verre.

Le soir, j’en ai eu des sueurs froides sous ma couette. Etait-ce vraiment une boutade ? A bien y réfléchir, j’ai fini par admettre qu’il y croyait vraiment à sa prédiction, en dépit de ce que laissait penser son petit sourire en coin. D’ailleurs il ne serait pas le premier geek a faire de telles prophéties sinistres.

Tiens, au hasard, Laurent Mauriac, ancien journaliste de Libé, aujourd’hui chez Rue89, ne disait pas autre chose dans une interview croisée à l’Observatoire des Médias. Pour lui « la presse traditionnelle est morte. En un an tout s’est effondré : c’est la sidérurgie, les usines ferment. Jusqu’ici on pouvait dire de manière intuitive que ça n’est pas dramatique. Maintenant ça l’est. »

Mais le Cassandre en chef c’est bien sûr Narvic, qui remet sans cesse le sujet sur le tapis : « Alors, le journalisme, c’est fini ? Ben, oui. Et au fond, ça fait déjà un bon moment que le projet avait dépassé son âge d’or et glissait irrémédiablement vers son déclin. Il ne s’agit que d’entériner un état de fait : le patient est en coma dépassé depuis longtemps. Il est bien temps de constater la mort clinique du sujet et de signer son acte de décès. Pour passer à autre chose… » Bigre.

La presse écrite, cliniquement morte. Fermez le ban. Je savais la situation grave, mais à ce point ? Je m’interroge. Sont-ils incroyablement cyniques ou terriblement perspicaces, ces Dr House du web ? Ont-ils des sources secret-défense ? J’aimerais croire qu’il prennent leurs désirs pour des réalités. Serait-ce une sadique vengeance pour s’être fait mépriser et vilipender durant des années ? Tout ça alors qu’en face, les tenants de la « old-press » jurent qu’ils tiennent bon et que tout reviendra à la normale après « l’hiver médiatique ». J’aimerais me dire que la vérité est quelque part au milieu…

Heureusement pour mon moral, certains journalistes webidôlatres vont si loin qu’ils ridiculisent leur propre cause. Quand Chris Anderson, le rédac chef du magazine culturel américain Wired (et auteur de Free!, un bouquin à plus de 20 euros!) , crache son fiel au nez d’un journaliste du Spiegel, on s’interroge sur ses motivations profondes : « Je n’utilise plus les mots journalisme, media ou information. Ils ne veulent plus rien dire et décrivent le monde de la presse du XXe siècle », déclare t-il en se pinçant le nez. Dommage pour lui, ce type n’a ni la rhétorique ni l’intelligence d’un Narvic.

Chris Anderson at eTail West in Palm Desert, California, February 1, 2007. Photo by Uncleweed

Chris Anderson at eTail West in Palm Desert, California, February 1, 2007. Photo by Uncleweed

En prime, ce snobinard se plait à raconter qu’il ne lit plus aucun journal, perte de temps inutile. Le papier c’est fini ma bonne dame. Pourquoi se forcer quand il suffit d’attendre « que cela remonte à moi via Twitter, via ma boîte grâce à un flux RSS, ou à travers des conversations. Vous savez, je choisis mes sources et je fais confiance à mes sources » Poilant, non ?

C’est vrai, des amis sincères ne devraient colporter que des infos (pardon pour le gros mot) tout à fait dignes d’intérêt et dûment recoupées. Moi-même, avant de re-twitter quelqu’un, je passe quelques coups de fil avant, juste pour vérifier ses dires… Non, le ridicule et la mauvaise foi tuent. Anderson ferait bien des autodafés avec des piles de USA Today ou de San Francisco Chronicle (son journal local, en train de vraiment crever pour le coup), comme d’autres ici avec Le Monde, Libé ou L’Est Républicain. C’est pas de l’énergie gâchée tout ça?

C’en est trop pour aujourd’hui. Une pilule et au lit dodo.

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