La crise des médias ? « The perfect storm »

VIDEO. C’était jeudi dernier au Celsa. Quatre représentants des « nouveaux médias » étaient venus bavarder des Nouvelles initiatives du journalisme. Il y avait là les éternels Pierre Haski (Rue89) et Nicolas Beau (Bakchich), ainsi que deux représentants d’agences de presse new génération : Judikaël Hirel, fondateur de l’Agence centrale de Presse (ACP) et Jérémy Reboul, directeur France de Suite 101. Ca a discuté crise, modèle économique, statut, rémunération et liberté des journalistes…

Ca s’est un peu chambré aussi, surtout au moment de l’intervention de l’inénarrable Jérémy Reboul. Mais reprenons les choses depuis le début.

Le cadre du débat est planté par Arnaud Le Gal, professeur associé au Celsa:

Imaginez-vous, suggère-t-il, face à la « tempête parfaite » (référence à Perfect Storm, un film avec George Clooney et Mark Wahlberg). Une tempête qui s’illustrerait par « la simultanéité de trois dépressions : rupture de la consommation, rupture du modèle économique et rupture culturelle. » Eh bien en gros, vous seriez pas dans la merde…

« Aucune entreprise ne pourra passer au travers (de la crise) en continuant à faire la même chose qu’auparavant. »

Quant aux journalistes, que leur reste-t-il ? « Pris entre le marteau des ‘citizen journalists’ et l’enclume des experts qui maîtrisent de plus en plus les codes journalistiques, il ne leur reste plus qu’à croiser les infos, établir des liens, faire preuve de pédagogie« . Bref, « redéfinir leur rôle de médiateur. »

Voici un extrait de son intervention (9:43)

C’est le moment d’aborder le thème de la viabilité des nouveaux modèles économiques.

Ca tombe bien, c’est un des sujets préférés de Pierre Haski. Le fondateur du site Rue89.com nous apprend que les tarifs de la pub ont été divisés par deux depuis le début de l’année. Pour sauver leur support, les patrons du premier site d’infos « pure player » ont développé une série de services complémentaires en « B-to-B », en particulier dans la formation. Au point qu’aujourd’hui la pub ne représente plus que 50% de leurs revenus…

(3:39)

L’heure est ensuite au matraquage de feu la grande presse (faut bien se défouler):

« La plupart des organismes de presse sont dans le déni, avance Nicolas Beau, fondateur de Bakchich et ancien du Canard Enchaîné. La presse écrite est dirigée par des gens qui se sont endormis sur leurs lauriers. Au Nouvel Obs ils ont 170 cartes de presse et certains journalistes n’écrivent qu’un article par mois. Ceux-là ont tout faux sur le net parce qu’ils n’ont pas créé d’équipes bi-média. Il aurait fallu former les rédactions au journalisme web.  »

Nicolas Beau en profite pour donner (dans cet extrait) des nouvelles de son entreprise, actuellement en redressement judiciaire (terme qui ne désigne pas encore la mort clinique, précisons-le).

Il le fait sans se défaire de son humour grinçant (ne pas rater la fin de la vidéo)…

(2:19)

Il est maintenant question du statut et de la rémunération du journaliste.

Encore un sujet délicat, d’autant que la salle est pleine d’étudiants et de journalistes en herbe. Et qui prend la parole pour lancer le débat ? Jérémy Reboul, directeur France de Suite 101 et ex-étudiant du Celsa, qui est venu avec ses supporters. Lesquels la ramènent moins quand il commence à énoncer les sommes versées à ses « auteurs » ou « contributeurs » (on ne prononce pas le mot journaliste ou de pigiste chez Suite 101 car on ne veut rien avoir affaire avec la Loi Cressard).

Tenez-vous bien : on parle ici de « 12 euros pour une vingtaine d’articles rédigés » !!! Mais attention, précise Jérémy Reboul, « Suite 101 est rentable grâce à ses revenus publicitaires. » Ouf, nous voilà rassurés. Messes basses et rires moqueurs des autres intervenants de la table…

Je vous laisse déguster ce grand moment… et attend vos commentaires avec impatience.

(7:06)



On l’a compris, il suffit de publier des recettes de galettes de rois ou de raconter la fabrication d’un calendrier de l’avant pour sauver la presse et les journalistes. Simple comme bonjour. Pierre Haski souligne que tout cela n’est pas sa « tasse de thé » , Nicolas Beau regarde ailleurs, consterné.

Judikaël Hirel, qui a lancé en septembre son Agence Centrale de Presse (ACP) avec le frère de Cécilia ex-Sarkozy, se lance à son tour dans l’arène. Pas question que l’on assimile son modèle à celui de Suite 101 : « Nous avons choisi de fixer des tarifs parce que si on laisse le libre choix au marché, tôt ou tard cela finit en dumping total et en guerre sauvage. »

(2:15)



Pierre Haski reprend la parole, cette fois pour insister sur l’importance du travail du journaliste professionnel, très différent (et complémentaire) selon lui de celui du « journaliste citoyen ».

Les événements d’Iran l’ont prouvé, les médias sociaux (Twitter, Facebook…) sont précieux, mais il convient de rester méfiant : « On est sur le fil du rasoir et le processus de validation journalistique reste extrêmement important, or il n’est pas toujours garanti » , précise Pierre Haski avant de prophétiser : « Il y aura un Timisoara demain avec ces nouveaux outils. » Brrr…

(5:44)


Et pour finir voici deux commentaires empreints de désillusion faisant suite à ce débat. Le son est assez pourri, je le reconnais bien volontiers…

Ivan Valerio (étudiant au Celsa)
(0:41)

Karine Filhoulaud (pigiste)
(0:43)

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6 Réponses à cet article

  1. Excellent compte rendu, fidèle et plein d’humour.
    Ce qui est méritoire : après un tel spectacle, il eût été normal que certains étudiants se suicident.

    Il est regrettable qu’il n’y ait pas eu un représentant d’un titre « plurimédia ». La Tribune par exemple, qui représente à mes yeux l’expérience la plus intéressante, avec celle du Figaro.

    Quoi qu’il en soit, l’essentiel a été dit : la révolution est en marche et je reste convaincu que  » l’écran sauvera l’écrit « .
    Mais il y aura des morts …

    Confraternellement.

    Jean MIOT

  2. [...] en particulier ce passionnant billet dans lequel elle rend compte d’une conférence qui s’est tenue au CELSA la semaine [...]

  3. Bienvenue sur le grand front de résistance bloguesque des journalistes face à la crise ! Tu as raison, le journalisme bouge encore et on ne le laissera pas mourir.
    Par ailleurs, merci pour cet excellent billet. Le modèle de Jeremy Reboul est assez pathétique, ce qui me réconforte, c’est la réaction des autres intervenants. Elle montre que, même en difficultés, la culture presse n’est pas morte.

  4. Superbe blog! Merci pour l’info formation, je suis pigiste, je serai DIFeur!

  5. Bravo pour ce blog.
    Sans remettre en cause la déontologie et l’envie de bien faire de Pierre Haski et de Nicolas Beau notamment (j’exclus évidemment Suite 101 qui n’a rien à voir avec du journalisme), je remarque néanmoins que ces nouveaux médias ne tiennent que parce qu’ils sous-payent les journalistes, et surtout les pigistes : 100 euros l’article pour Rue 89 (en tout cas en septembre 2008), même tarif chez Backchich. Il s’agit là, purement et simplement, de dumping social !
    NB : la question de la « visibilité » mise en avant par Jérémy Reboul est une arnaque. Depuis quand doit-on travailler gratis pour être « visible » ? Pigistes de France et de Navarre, allez frapper à la porte des rédactions, proposez des sujets de qualité (je sais, les budgets sont au ras du sol actuellement), et rendez vous « visibles » en étant payés et en exerçant votre métier dans le respect des règles !

  6. [...] en gros. Pierre Haski, toujours très à l’aise dans ce type d’exercice (on peut le revoir ici à la conf du Celsa), décline ensuite son propre modèle, pas vraiment concluant pour le moment : [...]

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