Michel Lucas, LE patron de presse à qui parler (qui ne répond jamais)

Ce 6 mai 2009 au matin, Michel Lucas manque de renverser son café en ouvrant Les Echos. Dans les pages Finances de son quotidien favori, son nom s’étale en lettres grasses : « Rémunérations 2008 : Michel Lucas, dirigeant de banque le mieux payé de France ». L’article en question est accompagné d’un tableau où l’on peut lire que ses revenus (1,37 millions d’euros) ont été cette année-là supérieurs à ceux de Beaudoin Prot et de Frédéric Oudéa, les emblématiques patrons de BNP Paribas et de la Société Générale qui, en pleine crise, avaient alors renoncé à leurs bonus…


Le sang du directeur général du Crédit Mutuel-CIC ne fait qu’un tour. Papy, 70 ans au compteur, s’apprête à célébrer le 150e anniversaire du CIC le lendemain même, salle Gaveau à Paris. Il se serait bien passé d’une telle publicité avant sa (dernière?) grande sauterie.


C’est donc tout naturellement qu’il demande à un bras droit de téléphoner aux dirigeants des Echos, Henri Gibier, directeur de la rédaction et Nicolas Barré, le directeur délégué, pour exiger un rectificatif. Selon lui, le salaire indiqué dans l’article inclut une part variable (bonus) d’environ 200.000 euros, tandis que les autres patrons sont comparés sur leurs seuls salaires fixes. Dans ce cas en effet, Lucas ne devrait arriver qu’en seconde position – et ne pas faire les gros titres.


Or l’homme de main de Lucas n’apporte aucune preuve de l’existence d’un tel bonus, qui d’ailleurs n’apparaît nulle part dans le rapport annuel 2008 du groupe*. Aux patrons du journal, il ne se prive pas en revanche de rappeler que le groupe Crédit Mutuel-CIC est le premier annonceur des Echo et aussi l’un de ses principaux clients en nombre d’abonnements.


Devant une pression aussi grossière, comment réagit une rédaction en chef sensée ? Elle diffuse sans tarder le rectificatif dans l’édition du lendemain (Les Echos du 7 mai 2009) avec un texte qui, au passage, contredit les données du rapport annuel de la banque. Les lois du pragmatisme journalistique par temps de crise, coco.


Manque de bol, les menaces du Crédit Mutuel sont quand même mises à exécution quelques semaines plus tard, comme l’annonce Le Canard Enchaîné aujourd’hui même :

> suppression de 1.200 abonnements du Groupe Crédit Mutuel au quotidien Les Echos (soit 2% de ses abonnés, selon Le Canard)
> retrait de toutes les publicités des enseignes Crédit Mutuel et CIC dans les colonnes du journal

(Je vous laisse libres de tirer la morale de cette jolie fable)


Cirage


Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car, rappelez-vous, c’est le jour du grand raout salle Gaveau. Or l’honneur de Michel Lucas est sauf, et c’est bien cela l’important.


Et justement, qui pointe son nez à la fiesta du soir ? Nicolas Sarkozy en personne. Eh oui, « deux ans et un jour après sa réélection [le président] est de retour salle Gaveau en qualité d’invité d’honneur de la soirée marquant le 150 e anniversaire de la première banque de dépôt française », s’exclame le journal L’Alsace, propriété du Crédit Mutuel Centre-Est Europe.


Une soirée inoubliable. « Manifestement ému », Michel Lucas encense Sarkozy, le pourfendeur de la crise financière : « Vous avez su saisir le taureau par les cornes, mobiliser les chefs d’État et les gouvernements européens au moment opportun (…) Nous partageons les mêmes valeurs, notamment la volonté de bousculer les vieux schémas », rapporte encore L’Alsace.


Rappelons que le Crédit Mutuel a bénéficié d’une aide de 1,2 milliard d’euros de notre gouvernement remboursée en octobre 2009, soit cinq mois après notre belle soirée.


D’ailleurs l’enthousiasme se ressent aussi du côté du président de la République qui tient à honorer Michel Lucas, « un homme droit, compétent et courageux », « un homme de caractère », comme le souligne le quotidien Le Progrès autre titre contrôlé par le Crédit Mutuel.


Bref, on le voit, Michel Lucas est aimé de la presse et ce n’est que justice car Michel Lucas aime les journaux, d’un amour quasi-obsessionnel.


Vous pensiez que le Crédit Mutuel Centre-Est Europe (qui fédère les caisses du Crédit Mutuel d’Alsace, de Lorraine, de Champagne-Ardenne et de Bourgogne, mais aussi du Sud-Est, de Savoie et de l’Ile-de-France, et qui contrôle le CIC) était un groupe bancaire ? Vous aviez raison. Mais c’est aussi le premier groupe de presse quotidienne régionale de France, devant le groupe Ouest-France.


Un groupe de presse rêvé, désiré et constitué bloc après bloc par un architecte obstiné, Michel Lucas.


Boulimie


Déjà propriétaire du Républicain Lorrain (Metz) et des quotidiens L’Alsace et Le Pays (Mulhouse), le Crédit Mutuel a finalisé en septembre dernier le rachat de 100% du capital du groupe Ebra (Est Bourgogne Rhône-Alpes) auprès de l’octogénaire et millionnaire patron de presse Gérard Lignac. Ebra contrôle entre autres les titres Le Courrier de Saône et Loire, Le Bien Public, Le Progrès ou Le Dauphiné Libéré.


Cet achat, il l’a réalisé grâce à une jolie manip’ comptable : Gérard Lignac avait souscrit une dette auprès du Crédit Mutuel en 2006 lors de la création d’Ebra (la banque se retrouvant donc à la fois « en haut » et « en bas » du bilan, comme on dit dans le jargon financier). Devant son incapacité à rembourser, eh bien le Crédit Mutuel a tout simplement exigé les 51% qui lui manquait dans capital du groupe de presse. Barbatruc! Transformer une dette en actions, il faut être sacrément fortiche… ou s’appeler Michel Lucas.


Une réussite presque totale. Car deux titres importants de PQR ont échappé au Crédit Mutuel dans la transaction : L’Est Républicain (ER) et les Dernières nouvelles d’Alsace (DNA). Ces deux quotidiens phares (mais néanmoins déficitaires) sont restés sous le contrôle de Gérard Lignac  en raison du blocage d’un autre actionnaire minoritaire, le Groupe Hersant Média (GHM). Je n’épilogue pas là dessus, on en aurait pour des heures.


Mais ce n’est que partie remise. « Le Crédit Mutuel possède 18% de notre capital et on a bien compris qu’à terme il prendra le contrôle » de l’Est Républicain, affirme Eric Barbier, délégué syndical du journal. Bien vu! « Sachant que le pacte d’actionnaires qui pose problème (sic) disparaîtra en 2012 (…) ce troisième périmètre devrait devenir la propriété de la BFCM (Banque Fédérative du Crédit Mutuel) après 2012 ou avant, si accord avec GHM Hersant Médias » , déclarait en personne Michel Lucas le 4 janvier dernier lors du CE extraordinaire du Journal de Saône-et-Loire.



Ingratitude


Loin de moi l’idée de critiquer cette tendance des grands patrons français à toujours vouloir prendre possession des médias. Bien au contraire, tout le monde sait qu’à l’heure actuelle il faut aller chercher les sous là où ils sont : dans l’armement, l’industrie du luxe, la VPC, le transport international ou la banque. Quand on est capable de gérer une boîte qui fabrique des sacs en cuir fait main et les vend à tous les riches de la planète, je ne vois pas en quoi on ne pourrait pas s’occuper d’un quotidien national, voire même d’une radio.


D’ailleurs, certains salariés des rédactions de l’Est appellent de leurs vœux l’actionnaire Crédit Mutuel, seul capable à leurs yeux de remettre en selle leurs journaux en déroute. « Le Crédit Mutuel peut débloquer des fonds propres, tandis qu’Hersant n’a pas les reins assez solides », admet même le syndicaliste Barbier. D’un autre côté, en cas de mainmise du Crédit Mutuel, il craint « un risque de mutualisations tous azimuts. »


Chez Filpac-CGT, on joue de l’ironie grinçante (« Adresse à Michel Lucas ») : « La présence du Crédit Mutuel doit sonner comme un signal d’essor de l’information, pas de sa régression sous forme de groupe centralisé, où les titres seraient gérés comme autant d’agences bancaires (…) Personne n’imagine qu’une banque aussi avisée, qui s’est sortie avec autant de talent de l’effondrement des marchés financiers, bénéficiant de la confiance et du soutien de l’Etat, base sa présence extensive dans la presse dans le seul but de faire du profit. » Mauvaises langues!


Dire qu’il se trouve même certains salariés pour rejeter en bloc la perspective Lucas. Comme Pierre France, journaliste aux DNA, qui décrit le scénario catastrophe sur son blog : mise en place d’imprimeries communes (« une hérésie comptable »), regroupement des services informatique de tous les journaux (uniformisation des maquettes), création d’une énorme régie publicitaire pour faire grimper les tarifs, diffusion des journaux dans les agences bancaires… Et pourquoi pas une vague de suppressions de postes (comme lors du dernier plan social au Progrès), le regroupement de plusieurs titres, ou encore la transformation des journaux en canon à pub pour les agences de « LA banque à qui parler », tant qu’on y est ?


Quels ingrats, ces confrères de l’Est de la France. Michel Lucas propriétaire de journaux, mais aussi banquier et annonceur : cet homme est au contraire une vraie bénédiction pour notre métier en déclin. Ces journalistes devraient savoir que leurs fragiles entreprises seront gérées dans le plus pur respect des valeurs mutualistes : liberté, solidarité, démocratie… indépendance !



[* Bien que Le Canard affirme que la somme publiée comportait une erreur, je n'ai trouvé pour ma part aucune trace de l'existence de ce bonus dans les documents officiels. M. Lucas pourrait-il publier une fois pour toutes ses revenus détaillés... dans La Tribune par exemple ?]

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9 Réponses à cet article

  1. Ravie de te lire sur ce sujet Tatiana. J’avais aussi souvenir que le groupe (au moins le CIC) avait sucré les abonnements de la Tribune… Comme j’ai du mal à imaginer tous ces banquiers privés de La Tribune et des Echos, c’est peut-être une bonne nouvelle pour La Tribune ? Mais attention, pas d’impertinence !

  2. …pour qui sonne le glas? A l’Est du ponant…une banque mutualiste a pour habitude (et avec talent), de mutualiser les moyens…les esprits…enfin tout…alors il faut s’attendre à une mutualisation des titres, et rien d’autre. Un banquier a le devoir sacré de faire de l’argent, et rien d’autre. Tous les bons coups sont permis, exit une quelconque déontologie. Alors,sans évoquer le sort de l’Est Républicain, quand les DNA tomberont dans l’escarcelle du Crédit Mut, ce n’est qu’une question de mois, qu’adviendra-t-il des agences redondantes du journal l’Alsace, et ce dans le Haut-Rhin?
    En tous les cas, se sera la fin de la concurrence qui faisait bouger les lignes et booster les rédactions décentralisées…et encore un peu moins de démocratie, par ricochet , et monopole aidant, plus de pouvoir pour les édiles libérés d’une pression médiatique..bonjour les petits arrangements ni vu ni connu des journaux locaux…ça se passe comme ça dans les régions de France couvert par un seul titre…morbleu…

  3. Ce n’est pas la première fois que Michel Lucas retire des abonnements parce qu’il est mécontent d’un article. Cela lui était déjà arrivé à La Tribune en 2000 ou 2001. Quelques centaines de souscriptions avaient ainsi été retirées du portefeuille d’abonnés du quotidien. Cela étant un annonceur dispose comme il l’entend de ses abonnements et de ses ordres publicitaires. C’est le côté « représailles » qui choque. Et cela alors que le droit de réponse existe. « Chacun sa liberté, chacun ses responsabilités », voilà la seule formule valable pour les deux bords.

  4. Article très interessant mais avec quelques approximations (qui ne nuisent pas à la lecture de l’article) mais sachez que « les caisses de Champagne Ardennes » ne sont pas contrairement à ce que vous indiquez dans le giron du CM5-CIC (l’autre nom du CM Centre Est Europe) mais appartiennent à la Fédération « Nord Europe », 3è fédé de CM en France (loin derrière les 2nd qui sont le CM ARKEA et archi loin derrière CMCEE)

  5. Il est exact que l’arrivée du Crédit Mutuel a constitué un apport d’oxygène vital pour les titres qu’il a rachetés. D’autant plus qu’il a respecté l’indépendance des rédactions… dans un premier temps. Mais aujourd’hui, Michel Lucas lui-même commence à expliquer devant les comités d’entreprise sa conception de la presse. « M. Lucas dit qu’il préfère ne pas parler de journaux mais de traitement de l’information », rapporte la FILPAC CGT du Bien Public. L’info, une marchandise comme une autre…

  6. Bonjour,
    La mutualisation passe par des règles précises.
    C’est ainsi que le groupe Crédit Mutuel impose à ses 30000 et quelques administrateurs et Conseiller (ainsi sont appelés les membres du Conseil de Surveillance) d’être les propagandistes du Crédit Mutuel (article 222 du règlement interne du Crédit Mutuel).
    Propagandiste, c’est pas un peu politique hein ?
    Il semblerait que certains propagandistes soient allés plus loin, car la propagande ne nourrit pas.
    il semblerait qu’ils font tout simplement du racket organisé pour le compte du Crédit Mutuel.
    Mode d’emploi :
    Une entreprise cliente du Crédit Mutuel dépose le bilan. (note : le CM par son règlement interne interdit certains prêts aux entreprises)
    Par les temps qui courent c’est presque normal sauf que dans certains cas le CM l’a poussé…
    s’agissant d’une TPE le responsable de la société est caution des financements accordés par le CM à sa boite.
    Jusqu’à là rien d’anormal, mais supposons maintenant que la caution remarque des anomalies dans l’octroi des financements à l’entreprise.
    Il va voir un avocat et une bataille judiciaire commence contre le banquier, …et qui est souvent perdue d’avance.
    En effet dans les 30000 administrateurs un nombre non négligeable sont des gens du Droit comme les avocats ou les notaires. Or ces gens là ne disent mot de leur appartenance, et se trouvent donc en conflit d’intérêt grave avec leur client.
    Ca se passerait apparemment comme ça dans beaucoup de départements et il semblerait que ceux de l’est en auraient fait leur spécialité.
    Espérons, si cela était vrai, que M. Bockel, secrétaire d’Etat à la Jusitce, avocat de profession, et de surcroit de l’est, mette un point d’honneur à remettre les pendules à l’heure pour que la justice ne soit pas entaché de ces pratiques mafieuse, d’autant qu’il devrait en connaitrait l’existence.

  7. Affaire Apollonia : le Crédit Mutuel et HSBC mis en cause
    Un nouveau rebondissement dans ce dossier, une escroquerie immobilière évaluée à près d’un milliard d’euros, qui vient de valoir à trois notaires d’être mis en examen.

    Il va falloir aussi les abonnements à Challenges…

    http://www.challenges.fr/actualites/finance_et_marches/20100118.CHA0657/affaire_apollonia__le_credit_mutuel_et_hsbc_mis_en_caus.html

  8. Très bon article, juste un petit rectificatif, les départements Marne et Ardennes sont dans le giron de la fédération du crédit mutuel nord europe (pour le moment tout au moins…).

  9. Effectivement, la Champagne-Ardenne ne fait pas partie du giron du Groupe Crédit Mutuel Centre-Est Europe (encore appelé CM4). Je viens de corriger cette erreur, et j’en ai profité pour ajouter le CIC qui appartient bel et bien à ce périmètre.

    Voici les chiffres-clé 2008 de CM4 (le rapport 2009 est sur le point de sortir) :

    11 627 000 clients
    3 788 points de vente
    Epargne : 359 938 millions d’€
    Crédits : 214 292 millions d’€
    Produit net bancaire : 5 725,60 millions d’€
    Résultat net : 509 millions d’€
    Capitaux propres : 15 290,20 millions d’€

    Source : http://bit.ly/5bH8Pu

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