« L'info participative selon Rue89, LePost et CitizenSide » : ce qui reste de la promesse citoyenne en 2026
En 2010, trois pure players français pariaient sur les lecteurs pour fabriquer l'info : commentaires enrichis, articles ouverts, photos citoyennes vendues aux agences. Seize ans plus tard, l'un a disparu, l'autre a fait faillite, le troisième a changé de maison. Retour sur ce que le journalisme participatif est devenu.
Par Chris Waoo. Sujet publié à l'origine le 22 février 2010 sur La Voix du Dodo, réécrit et remis en perspective le 4 septembre 2026. Lecture : 6 min.
Trois modèles pour une même promesse
En 2010, l'info participative n'était pas une idée neuve, mais elle avait trois visages bien distincts en France. Rue89, lancé le 6 mai 2007 par d'anciens journalistes de Libération (Pierre Haski, Pascal Riché et Laurent Mauriac notamment), mélangeait rédaction professionnelle et contributions de lecteurs identifiés, avec des commentaires traités comme une matière éditoriale à part entière. LePost.fr, créé par Le Monde Interactif avec Lagardère, allait plus loin : il invitait directement les internautes à publier leurs propres articles et photos, sans filtre professionnel préalable. CitizenSide, fondé en 2005, ne visait pas les rédactions mais les agences : sa communauté de photographes amateurs et professionnels vendait ses images via le dispositif ImageForum de l'AFP, avec une rémunération nettement supérieure à celle des agences classiques.
Trois paris différents, donc : Rue89 misait sur l'hybridation, LePost sur l'ouverture totale, CitizenSide sur la marchandisation de l'image citoyenne. Seize ans après, aucun des trois n'a suivi la trajectoire qu'on aurait pu prédire à l'époque.
Ce qui a disparu en cours de route
LePost.fr a fermé le 23 janvier 2012. Son modèle d'articles entièrement ouverts aux internautes n'a pas survécu au rapprochement entre Le Monde et le Huffington Post : la page d'accueil a été redirigée vers le nouveau HuffPost France, et le format d'origine a purement disparu. CitizenSide, malgré une communauté qui revendiquait plus de 70 000 contributeurs début 2012, a déposé le bilan en 2013. La technologie a été rachetée par l'investisseur australien Matilda Media, qui en a tiré Newzulu, une plateforme anglophone basée à Paris mais recentrée loin du marché français d'origine.
Le point commun entre ces deux disparitions n'est pas la qualité des contributions reçues, mais le modèle économique. Faire écrire ou photographier des lecteurs coûte moins cher que salarier des reporters, mais encore faut-il un revenu en face : publicité pour LePost, ventes de photos pour CitizenSide. Aucun des deux n'a trouvé l'équilibre avant que le marché de la pub display et celui de la photo d'actualité ne se retournent.
Rue89, le survivant qui a changé de forme
Rue89 est le seul des trois à exister encore en 2026, mais pas sous sa forme d'origine. Le site a été racheté par le groupe du Nouvel Obs au tournant des années 2010, puis absorbé éditorialement : Rue89 est aujourd'hui une rubrique de nouvelobs.com, avec son identité propre mais sans l'autonomie de rédaction indépendante qu'il avait à ses débuts. Le principe hybride, professionnel plus contributif, a survécu, mais le contributif y est beaucoup plus encadré qu'en 2010 : moins de tribunes ouvertes, plus de commentaires modérés selon une charte stricte.
C'est un motif qui revient dans l'histoire des médias participatifs français : celui qui survit n'est pas celui qui ouvre le plus grand espace aux lecteurs, mais celui qui sait le refermer progressivement sans perdre sa communauté.
Ce que 2010 n'avait pas anticipé : la participation ne meurt pas faute de contributeurs, elle meurt faute de modèle pour l'organiser dans la durée.
La participation a migré vers les plateformes
Le journalisme participatif version 2010 imaginait des rédactions ouvrant leurs pages aux lecteurs. Ce qui s'est réellement installé en 2026, c'est l'inverse : la modération participative sur les plateformes elles-mêmes, hors des médias. Community Notes, le système lancé par X (ex-Birdwatch) en 2021, a franchi le cap du million de contributeurs en mai 2025. Le principe reprend presque exactement l'intuition de Rue89 en 2010 (des contributeurs identifiés, une modération par les pairs, un filtre de qualité) mais appliqué non plus à la production d'articles, sinon à la correction de posts. Meta teste des dispositifs comparables sur Facebook, et TikTok explore des pistes similaires : la logique de la note communautaire est en train de devenir un standard, pendant que le format de l'article ouvert aux lecteurs, lui, a quasiment disparu des médias d'actualité classiques.
2010 vs 2026, ce qui a changé
- L'article 100 % lecteur (LePost) a disparu des rédactions, remplacé par des formats de commentaire ou de témoignage encadrés
- La photo citoyenne monétisée (CitizenSide) a migré vers les réseaux sociaux, sans intermédiaire agence
- La modération par les pairs, testée par les médias en 2010, s'est imposée sur les plateformes plutôt que sur les sites d'info
- Le tri et la vérification de l'UGC s'appuient désormais aussi sur des outils d'IA, en complément de la modération humaine
Ce que ça change pour qui écrit aujourd'hui
Pour un rédacteur web ou un éditeur de contenu en 2026, la leçon de ce cycle 2010-2026 n'est pas nostalgique, elle est méthodologique. Le contenu généré par les lecteurs (avis, témoignages, retours d'expérience) reste une matière première précieuse pour le référencement et la crédibilité, mais il ne s'auto-gère plus jamais tout seul. Chaque plateforme qui a duré (Rue89 compris) a fini par mettre en place une chaîne de modération explicite, humaine ou outillée, avant de publier ou de mettre en avant une contribution externe.
La faillite de CitizenSide et la fermeture de LePost rappellent aussi une évidence trop souvent oubliée en 2026 : ouvrir la parole à une communauté ne suffit pas à construire un modèle économique. Il faut un revenu identifié derrière chaque forme de participation, qu'il s'agisse de trafic, de vente directe ou de fidélisation. C'est aussi vrai pour un site d'info que pour n'importe quel projet éditorial qui mise aujourd'hui sur les avis clients, les forums ou les communautés Discord pour nourrir son contenu.