Quels sont les ingrédients d’une vidéo qui buzze ?

La vidéo sur le net c’est 6 milliards de vues chaque mois en France et 27% de la bande passante annoncés en 2011, contre 8% en 2009. Mais alors que cette frénésie excite grands et petits médias, il se pourrait bien que ce nouveau filon se révèle un tuyau percé, un de plus. Filmer, balancer sur le net, faire du buzz et transformer des clics en cascades d’espèces sonnantes et trébuchantes, c’était pourtant le doux rêve secret que nous caressions chaque nuit. Et vlan! voilà que Pierre-Etienne Pommier, directeur de la société de production vidéo Bubble, nous a sapé le moral mercredi 24 février, avec une équation implacable: « Une vidéo à succès c’est 30.000 vues, ce qui représente à peine 300 euros de revenus potentiels. »

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Pierre-Etienne Pommier intervenait à l’occasion d’un excellent CFPJ Lab consacré à la vidéo sur le web.

Parlons peu, mais parlons chiffres. « La pub doit être divisée par trois sur le web. Compter 10 euros pour 1.000 vues en moyenne », indique Pommier. Sachant qu’une journée de tournage et de montage coûte en moyenne 500 euros, il n’est donc pas question pour l’heure d’imaginer rentabiliser un reportage sur le net. Et ce, même si votre vidéo est fait « un joli succès d’audience » , c’est-à-dire dépasse ce fameux seuil des 30.000 vues. Peut-on espérer une hausse des tarifs publicitaires au clic? Pas vraiment, assène-t-il, car le web souffre d’une spirale infernale : « Oui, il y a toujours plus de contenu vidéo et plus d’internautes, mais il n’y a pas plus d’internautes par contenu. »

C’est quoi une vidéo qui buzze ?

« Un très gros buzz sur le net, c’est 100.000 vues » , explique Pommier (soit 1.000 euros de revenus, tout le monde suit?). A titre d’exemple, le « Chuis qu’un p’tit con » de Brian Joubert à Vancouver a été visionné 70.000 fois sur le site de l’Equipe 24/24 (c’était un « catch-up » de France 2), tandis que le « Cass-toi pôv con » de Sarko au salon de l’agriculture 2008 a fait un carton avec plus d’un million de vues, tout comme sa sortie au Gulvinec, ou encore celle d’Hortefeux.

L’ingrédient « buzz » est donc encore et toujours la petite phrase choc (si possible avec le mot « con » ) et l’image volée, de préférence avec du pipole dedans. Sorti de cela, la vidéo d’info à succès, ça ne coure pas les rues.

Profiter de la baisse des prix de l’équipement

L’heure est grave. Sommes-nous condamnés à sombrer, au choix, dans le racolage ou la dépression ? Comment espérer rentrer un jour dans ses frais en faisant du bon web-reportage ? L’équation est d’autant plus complexe que les coûts d’un reportage vidéo sont difficilement compressibles. « Le coût du travail ne baisse pas et réaliser une vidéo prends toujours autant de temps, souligne Pommier. Un reportage de 3 minutes pour le web prendra autant de temps que pour une chaîne d’info. »

Pour autant, il reste quelques éléments positifs dans ce noir tableau. Tout d’abord, les prix du matos, en forte baisse. C’est le moment de jouer la débrouille, comme nous l’expliquent ces deux étudiants de l’ESJ spécialisés dans le webdocumentaire.

Pour Pommier, les vidéastes débutants pourront facilement s’équiper d’un « kit junior » à moins de 400 euros, comprenant un mini-camescope numérique (exemple : Flip HD) et du logiciel de montage Final Cut Express. Les confirmés investiront dans un « kit senior » à 4.000 euros, avec la fameuse caméra Sony A1, deux micros HF et la version Studio de Final Cut.

J’ajouterais que des dizaines de logiciels gratuits en ligne comme Vuvox peuvent nous aider à réaliser de jolies petites œuvres multimédias presque comme les pros.

Choisir le bon format

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Pour « développer l’audience » notre pro de la web-vidéo conseille d’adapter les formats des films au média internet. Voici, grâce à notre cher consultant, quelques formats simples et peu coûteux qui fonctionnent bien sur le net…

1- Le reportage enquête :

Plusieurs solutions. Soit on pose sa caméra là où se passe l’action, par exemple au milieu d’une manif. Avantages : c’est pas cher et ne nécessite aucun montage. En outre l’absence « d’œil journalistique » séduit sur le net, ça fait plus « objectif » (mouaich), on est en prise directe avec l’événement. Dans le meilleur des cas on tombe sur une pépite susceptible de faire du buzz : typiquement un Brice Hortefeux dopé au saucisson évoquant l’abondance d’Auvergnats en France. Si un jour vous tenez une séquence du genre, vous le saurez immédiatement ;-)

Pour attirer le chaland, Pommier conseille de miser sur la promiscuité, ce que fait très bien leparisien.fr, ou sur l’impertinence. « Le poil à gratter est une recette qui fonctionne toujours« , il suffit de voir le succès de la vidéo sur le régime spécial des élus (sur iPol.fr) déjà visionné plus de 615.000 fois.

2- Le « talk » ou l’interview :

« C’est un format qui marche moins bien sur le net car il ne crée pas de tension » , à l’inverse du direct en télévision, prévient notre conseiller. Il reste néanmoins deux exemples de « mécaniques » qui fonctionnent, à savoir : le direct, à l’exemple de ce que fait le site du Figaro avec « Le Talk », tous les jours à 18 heures, et le participatif, où l’invité répond à des questions d’internautes envoyées via Facebook ou Twitter. Ce que fait très bien Philippe Couve dans son Atelier des Médias. Il y a enfin l’interview radio filmée qui fait un tabac : les émissions de France Inter font régulièrement entre 30 et 50.000 vues.

3- Le magazine :

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Pierre-Etienne Pommier nous recommande de ne surtout pas copier les magazines TV et de toujours soigner l’habillage. Le ton décalé est apprécié, à l’image du Rewind, web-magazine de 20minutes.fr (entre 30 et 100.000 vues pour chaque épisode). Dans cette vidéo visionnée 30.800 fois, Rachida Dati fait visiter son bureau. Ici, pas de micros cachés, mais une petite surprise qui permet de se poiler aux dépens de notre eurodéputée. Précisons que l’on est loin de l’audience du reportage de M6 où Rachida confiait au téléphone : «Je suis dans l’hémicycle du parlement de Strasbourg. Je n’en peux plus, je n’en peux plus !  »

Pour lancer des magazines, il faut innover, insiste Pommier. Et de citer ce que fait lepost.fr avec le Twittheure un retour sur ce qui s’est passé dans l’heure sur Twitter. L’audience est encore faible (quand même plus ou moins 10.000 sur chaque vidéo) car la rubrique n’a été lancée qu’en juin 2009, mais elle pourrait vite décoller.

Enfin le concept de l’édito vidéo, dont le roi est bien sûr l’inénarrable Christophe Barbier, se développe à grande vitesse, mais il reste tout au plus une forme « d’animation qui crée du lien, mais sans beaucoup de valeur ajoutée » , estime le consultant. Les audiences des éditos restent généralement faibles, à moins d’opter pour des éditos thématiques, comme sur le site du New York Times.

4- Le making-off :

Ce format permet d’instaurer un rapport différent entre une rédaction et son audience: ici on joue la proximité en faisant passer l’internaute dans les coulisses. C’est par exemple le 5 jours à la Une, de Libé Labo chaque week-end. « L’idée mériterait d’être creusée, développée » , suggère Pierre-Etienne Pommier. Une variante: le tutoriel. « Savez-vous quelle est la vidéo qui marche le mieux aux USA? Comment faire un noeud de cravate! » Le « tuto », ce must de l’ère 2.0 est déjà bien exploité par les sites marchands (ex: iPhone), il pourrait selon lui très bien s’adapter à l’univers des médias sur le mode : « Comment travaillent les journalistes? ».

5- Le zapping :

C’est le « format-roi » de la vidéo du web, toutes catégories confondues. Aujourd’hui quasiment tous les sites d’info s’y sont mis, Le Post en tête avec son zapping TV et son zapping du net. A manipuler quand même avec précaution: pas cher à réaliser (les vidéos sont « catchées » sur la TV) le zapping suppose des rediffusions et pose le problème des droits de citation.

6- Le webdocumentaire :

Mélange de textes, sons, photos et vidéos, cette nouvelle forme d’écriture qui fait la part belle à l’intéractivité est sans doute le format qui séduit le plus les journalistes. Il y en a pour tous les goûts : du grave, du beau, du sordide et même du rigolo. Seul hic : en termes d’audiences, « le webdocu ça marche très peu » , regrette Pierre-Etienne Pommier. Vu les efforts déployés et l’argent investi dans ce domaine, il faut souhaiter que l’avenir lui donne tort.

Le bi-média, une solution d’avenir

« Je crois beaucoup au bimédia car il est très difficile de promouvoir des vidéos sur un seul média, même puissant » , conclut Pommier. Face à cette insurmontable contrainte du manque de moyens pour la vidéo sur le net, certains sites d’infos ont choisi de s’associer à des big company du net ou de la téléphonie, à savoir : M6 avec MSN, Le Figaro avec Orange ou CNN avec Youtube… A méditer.

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3 Réponses à cet article

  1. @Chris
    Je sais bien que la grande majorité des vidéos postées sur le web sont de véritables petites oeuvres, artistiques ou non, réalisées par des amateurs totalement désintéressés, et c’est très bien.
    Les choses sont différentes lorsque l’on se place du point de vue des professionnels de l’info : eux voudraient bien pouvoir un jour transférer leurs compétences des médias traditionnels vers le web et sont actuellement à la recherche d’un « modèle économique » (c’est le mantra que l’on récite en ce moment dans les états-majors).
    Tu me diras, celui-ci n’existe peut-être pas… mais encore faut-il avoir tout tenté pour en être sûr ;-)

  2. Très intéressant cet article !
    En effet la facilité des nouveaux outils rend les vidéos accessibles à tous et ouvre de nouveaux champs de possibles.
    A côté des critères de rentabilité exposés dans l’article, je voulais témoigner de l’immense plaisir que représente pour un journaliste le fait de pouvoir filmer directement l’interlocuteur passionnant qu’il vient d’interviewer, moyennant un calage rapide de quelques minutes, en publiant la vidéo sur Internet dans l’heure qui suit. Ce que je pratique activement sur les blogs Vin&Chère et QVnature et qui ne lasse pas d’ébahir la journaliste de presse écrite que je reste malgré tout. Vivent les blogs dans les rédactions avec du temps pour les nourrir… rêvons un peu. :-)

  3. Merci pour cet article aussi passionnant que déprimant ;) Il confirme une évidence difficile à avaler, à savoir que le journalisme ne peut pas tout simplement émigrer du papier au Web sans subir une transformation radicale. Autre évidence: la course à l’audience engendrée par l’application du modèle des médias de masse sur le Web mènerait à une lamentable réduction de l’info à ses aspects spectaculaires les plus triviaux.

    La seule voie qui me semble économiquement possible est celle de la privatisation de l’info, qui sera en grande partie produite par des communicateurs rémunérés par les entreprises, les associations, les administrations publiques, voire (en ce qui concerne les plus « médiatiques ») par les citoyens. Cela choque, je sais, mais n’est-ce pas dans la droite ligne de l’évolution actuelle de nos sociétés?

    Reste à savoir où se situera, dans ce contexte, le contre-pouvoir nécessaire au maintien d’une certaine éthique professionnelle: dans ce qui restera des médias indépendants? Dans les cercles du savoir universitaire? Ne tiendra-t-il plus qu’au pouvoir d’expression du public lui-même?

    Tout ceci est bien passionnant ;)

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