Sainte Aubenas, priez pour nous !

Bêtement, en me rendant à cette conférence organisée par mon libraire de quartier, je me demandais si j’oserais la poser, ma question à Florence Aubenas. Bizarre cette timidité de midinette. J’ai déjà eu l’occasion d’interviewer deux ou trois boss du Cac 40, plein de banquiers très solennels dans des bureaux grands comme des églises, et aussi toute une brochette de journalistes de la « grande presse » pour mon blog. Et pourtant, là, assise au milieu de cette foule compacte débordant jusqu’au trottoir -le libraire n’en demandait pas tant- je devais bien admettre que j’étais très impressionnée…

Sainte

Photo Jérôme Briot (Flickr creative commons)

Comme j’aurais aimé avoir les couilles d’Aubenas ! Elle prend une dimension quasi-mystique dans mon imaginaire, sûrement disproportionnée. Elle est ce journalisme à l’ancienne, un peu désuet, fait de droiture et d’empathie, qui échappe au cynisme, à la facilité et aux compromissions de l’époque. Pas moyen de la faire reculer sur ses principes. Les budgets pour le grand reportage diminuent comme peau de chagrin? Elle prend un congé sans solde et part vivre avec les précaires. Les rédactions demandent d’écrire toujours plus court? Elle se tourne vers l’édition. On exige de nous toujours plus d’objectivité, elle prend fait et cause pour les accusés d’Outreau, ou bien se met en scène dans Le Quai de Ouistreham, et dégaine le « je », si rarement utilisé dans les médias français.

Alors qu’on nous bassine avec des phrases toutes faites comme « il faut prendre le lecteur par la main », Aubenas c’est cette voix qui parvient à nous emmener dans des strates d’émotions inédites sans jamais forcer le trait, sans mettre dans ses textes de boutons indiquant où sourire, où pleurer.

Bref, pour nous tous, journalistes, Aubenas est un horizon, une boussole. Le hic, c’est qu’elle nous tend un miroir pas très plaisant sur ce que nous sommes, ou sommes devenus. Ce qui explique peut-être que toute la profession l’ait autant encensée au moment de la sortie du Quai de Ouistreham*: elle venait leur raconter la vie des travailleurs précaires, ces 20% de la population active qui échappent totalement à la législation du travail, mais les journalistes qui l’interviewaient ne voulaient parler que d’elle, Sainte Aubenas.

Pour notre profession au bord de crise de nerfs, pousser ainsi Aubenas sous les sunlights est une excellente thérapie, il faut bien le reconnaître. Une méthode coué, un placebo? Qu’importe. Elle est la pilule qui dissipe les nuages sombres au-dessus des médias. Elle chasse nos idées noires, nous permet de nous sentir un peu plus consistants, un peu plus utiles ou un peu plus estimés. Aubenas nous donne du rêve, elle est la sainte patronne qui nous lave de nos pêchés…

Me voici donc à la Librairie Atout Livre, rêveuse, mon carnet de notes sur les genoux, au milieu d’habitants du quartier venus eux aussi en fans. Aubenas fait son speech, décontractée, évoque en souriant les souvenirs de ces mois pourtant difficiles passés en Basse-Normandie, émaille son récit d’anecdotes rigolotes ou poignantes, parle avec émotion de ses amies Victoria et Marilou, pratique l’auto dérision, fait glousser son auditoire conquis d’avance.

florence aubenas

Très vite, arrivent les inévitables questions sur la démarche journalistique. Le journalisme « infiltré » n’est-il pas une trahison des sacro-saints principes essentiels? « La déontologie veut c’est vrai que l’on annonce sa qualité de journaliste. Or il y a de nombreuses occasions où l’on cache sa carte de presse, la plupart du temps pour faire des sujets sur la vie ordinaire, explique Aubenas. Pourquoi? Parce que la majorité des gens n’ont pas envie de parler à un journaliste! Tendre un micro c’est avoir le contrôle, or justement ce que je voulais c’était voir l’ordinaire, sans piédestal. Je me suis donc mise à hauteur d’homme. » Le discours est rôdé : ce doit bien être la quinzième fois que la question lui est posée.

Aubenas raconte ensuite qu’elle s’est beaucoup interrogée sur ce procédé journalistique avant de se lancer. Elle a lu entre autres Le peuple d’en bas de Jack London, plusieurs ouvrages de Günter Walraff, dont Tête de turc et Parmi les perdants du meilleur des mondes, ainsi que Dans la dèche à Paris et à Londres de George Orwell. Pour finir, elle s’est fixé quelques règles comme celles de travailler dans la lenteur et de ne jamais se montrer malveillante vis-à-vis des personnes rencontrées: « Si vous faites une caméra cachée dans un hospice pendant deux jours, à mon avis vous faites un boulot malhonnête. Il faut laisser de côté le temps journalistique et prendre le temps de la vie réelle. Je m’en serai voulu d’écrire une histoire en trois jours. »

Je me décide à demander le micro : « Durant la promo du livre, vos intervieweurs avaient tendance à se concentrer sur votre démarche d’infiltration, votre vie, vos qualités de journaliste. Avez-vous conscience d’être devenue l’icône des journalistes de ce pays? » Je vois tout de suite que ma question l’indispose. Aubenas est maintenant sur la défensive, s’embrouille, répète qu’elle n’a jamais voulu cette situation… et finit par lâcher d’un air consterné : « Sur les 10 questions qu’on m’a le plus souvent posées, il y en a eu à peine une sur le sujet de la précarité, les 9 autres étaient sur moi et sur mon travail. »

Du coup je m’enhardis et lance à Sainte Aubenas : « N’êtes-vous, pas au fond, l’arbre qui cache la forêt, dans cet univers médiatique à la dérive? » Elle marque une pause, me fixe. « Vous savez, pour avoir passé 20 ans dans une entreprise de presse (Libération de 1986 à 2006, puis le Nouvel Observateur, ndlr), j’ai très bien vu les choses se dégrader. On a commencé par sous-traiter le ménage des locaux, puis les livreurs, et puis on a fini par externaliser les journalistes. La taille des articles a baissé : à l’Obs un page de 7.000 signes à l’époque ne fait plus que 5.000 signes. » Sainte Aubenas est cette fois totalement remontée : « Oui, je suis effondrée par l’état de la presse aujourd’hui! »

Je n’ai pas eu la réponse à ma question. Mais purée qu’est-ce que ça fait du bien, une colère d’Aubenas!





Pour aller plus loin…

- Le culte de Sainte Aubenas est très répandu dans les médias papier, TV, radio et web, comme le montrent ces sujets récents : Le Nouvel Observateur, Libération, Les Inrokuptibles, France Inter (Comme on nous parle), AgoraVox, Mediapart, Telerama.fr, France 2, Lexpress.fr, TF1.fr, Cabinet de lecture d’Hbert Artus (blog de Rue 89), France 3 Normandie, Le Monde des livres, Normandie TV (via Lepost.fr), etc….

- A lire aussi : « Florence Aubenas, George Orwell : une différence de classe », par Marc Mentre sur le blog Media Trend.

- Et ces trois bouquins de Florence Aubenas (le second est en fait la retranscription d’une petite conférence sur le journalisme) :

Aubenas 6 Aubenas 3Aubenas 4







Illustration en homepage : détail d’une peinture de Mariotto di Nardo (1394-1424). Photo de Florence Aubenas signé Sophie Le Roux (Flickr creative commons)


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10 Réponses à cet article

  1. C’est toujours compliqué d’être un ou une journaliste connu (e). Florence Aubenas s’en tire pas mal.

    Elle a donné récemment une interview aux Inrockuptibles dans lequel elle s’énervait notamment contre la propagation des « petits encadrés ». C’est ce côté énervé qui heureusement (nous) la préserve. PHB

  2. [...] Billet initialement publié sur La Voix du dodo [...]

  3. Oui, je vous conseille la lecture de cette interview totalement Aubenas-idolâtre des Inrocks :
    http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/entretien-avec-florence-aubenas-une-saison-en-precaire/

    Et j’en profite pour recommander ce billet du Bondy Blog relatant la visite d’Aubenas à « l’école du blog »: « Le reportage est un exercice au-dessus du vide »
    http://yahoo.bondyblog.fr/news/201004221302/florence-aubenas-le-reportage-est-un-exercice-au-dessus-du-vide

    Enjoy :)

  4. Bravo pour cette réflexion qui ne met pas en cause, si je la comprends bien, Florence Aubenas, mais bien le reste de la profession. Je découvre votre blog via Owni avec bcp d’intérêt!
    J’en profite pour vous signaler le mien, qui porte aussi sur le journalisme et son évolution http://www.monjournalisme.fr
    Bien à vous,

  5. Oui, ça fait du bien. Il faudrait se mettre en tas pour expliquer les dérives, déboires et malheurs du journalisme. Cela nous soulagerais sans doute et peut-être que ça aiderait les plus jeunes (je parle pour moi) à faire avancer le schmilblick.

  6. La précarité , les bas salaires , les conditions dures , le tout finissant dans la déshumanisation cela existe depuis 30 ans et une partie bien pensante de LA GAUCHE découvre tout cela ! Ou pire , feint de le découvrir .Moralement minable.

  7. Je n’ai pas encore lu « le quai de ouistreham  » ,mais j’avais lu le livre sur le procès d’ Outreau .Vraiment un très grand livre ,un modèle d’enquête

  8. Florence Aubenas n’est pas un modèle pour tous les journalistes, loin de là. Demandez à des anciens de Libé qui l’ont bien connu, quelle est sa vraie personnalité, son ambition. Elle sait très bien jouer de son image médiatique positive. Son dernier livre est décevant, pas à la hauteur des illustres prédécesseurs dont elle se réclame et même assez malsain par moment dans son rapport aux « précaires ». Difficile de déboulonner une icône, mais ne tombez pas dans l’admiration béate.

  9. Avec Aubenas on assiste à une offensive chrétienne sur le sujet de la précarité et du chômage de masse.
    (Voir cette rencontre à l’occasion de la sortie du livre « barre toi’ co-écrit par un syndicaliste de la CFTC: http://barretoi.canalblog.com/archives/2010/04/17/17608065.html )

    Le message n’est pas un message de rébellion, qui serait légitime, les chômeurs et les précaires sont maltraités par un système qui au mieux les infantilise voire les méprise mais un message de soumission qui glorifie la souffrance de ces gens pour en faire un sauf conduit pour le paradis.

    Ces livres qui prétendent dénoncer l’horreur économique vécue plus brutalement par ceux qui n’ont pas d’emploi ou auxquels on ne propose que des petits boulots, qui ne leur permettront jamais de sortir de la pauvretés ne servent qu’à entretenir la résignation et à délivrer un message aux salariés qui ont un cdi qui leur permet de vivre encore à peu près décemment::
    voyez ce qui vous attend si vous n’êtes pas obéissants.

  10. Bonjour,
    Vous avez tout à fait le droit d’idolâtrer Florence Aubenas mais de grâce, ne généralisez pas cette attitude à l’ensemble de notre profession. Je suis journaliste et je suis loin de me prosterner devant la démarche de cette dame. De toute évidence, elle savait dès le départ ce qu’elle voulait condamner et elle est allée chercher sur le terrain des arguments pour pouvoir étayer sa thèse.
    On est loin d’Albert Londres, quand même… Pour moi, c’est même le contraire du bon journalisme.

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