Journalistes et banquiers : les jours de fête sont de retour

Un brin acide, ce champ’ de la Société Générale. Notez, je ne vais pas me plaindre, hein. Invitée à ma grande surprise au raout annuel réunissant journalistes financiers et porte-parole de la banque de financement et d’investissement (nom de code SG CIB), je ne me suis pas fait prier -ceux qui connaissent mon penchant pour les bulles comprendront. Une fois sur place, j’ai d’ailleurs vite retrouvé mes repères d’ancienne journaleuse de la finance : échanger les derniers ragots avec mes confrères des journaux concurrents, papoter de la pluie et du beau temps avec des spécialistes des produits dérivés, de la titrisation ou des financements structurés, vanner gentiment l’attachée de presse pour sa robe rouge et noir, assortie au logo de la banque. Bref, que du bonheur, d’autant que la boîte n’avait pas lésiné pour nous mettre en condition : un cadre sobre mais luxueux (loué 4.900 euros la soirée), un traiteur de haut vol (70 euros/tête) et du champagne (propriété de la Société Générale) qui coulait à flot dans des pyramides de coupes façon série Dynasty. Facture totale? Autour de 16.000 19.000 euros*.


Entre deux verres tout de même, une question me traverse l’esprit : « Pourquoi on est là, déjà? »

Réponse d’un banquier :

« Pour nous permettre de connaître les sujets qui vous intéressent et de réfléchir à de futurs papiers. »

Réponse de l’attachée de presse :

« Pour vous faire rencontrer les gens avec qui vous parlez toute l’année et mettre des visages sur les noms. »

Réponse de journalistes :

« Parce que le vin est toujours bon ici. »

« Parce que ce type d’invitations se fait de plus en plus rares. »

« Parce que j’ai passé une journée de merde et que je savais que j’y trouverais des copains. »

« Pour obtenir des infos sous l’effet de l’alcool. » Et alors? « J’ai deux-trois sujets à creuser. » Ah, quand même…

Rapidement, journalistes et banquiers semblent avoir épuisé les sujets de conversation. Bah oui, on est pas là pour sortir les dossiers, ni pour ennuyer nos hôtes avec le dernier bouquin de Kerviel, les produits « exotiques » poubelles vendus à prix d’or ou les aides de l’Etat aux banques en pleine crise économique. Tout de même, je surprend un spécialiste de la titrisation se lancer dans une grande diatribe sur les « banquiers bouc-émissaires » face à un journaliste blasé. « Bah oui, poursuit le banquier, mais avec le temps on s’habitue à faire le dos rond. » Progressivement journalistes s’en vont discuter avec leurs homologues tandis que les banquiers se rapprochent…

Je finis donc par rejoindre le cercle toujours plus fourni des journaleux, parmi lesquels pas mal de copains. Là, ça fuse dans tous les sens. On commente le standing de cette soirée qui se tient dans la Cour du Marais, à deux pas de la place de la République : « C’est quand même mieux que l’an dernier: on nous avait accueillis dans l’agence centrale, pouffe l’un d’eux. C’est bon signe : l’effet crise des subprimes se dissipe. » Il n’y a pas si longtemps (avant la crise de 2008), les soirées frotti-frotta avec les journalistes se déroulaient dans des musées comme la Maison Rouge ou la Pinacothèque du 9e arrondissement, dans la magnifique chapelle du CNAM ou encore à l’hôtel Pershing Hall par le concurrent BNP Paribas, qui n’est pas non plus du genre à lésiner sur les moyens. « Il faudrait comparer le standing des lieux de réception avec le cours de bourse de la banque » , me suggère ironiquement un confrère (une idée de data-visualisation que je serai bien en peine de réaliser seule, si ça intéresse quelqu’un). Drôle de scène où personne n’est dupe.

Un peu éméchée, j’entreprends de rejoindre le métro, accompagnée d’une jeune journaliste actuellement en CDD dans un canard financier. Elle semble avoir bien galéré de piges en CDD dans différents journaux, a commencer par l’un des plus prestigieux quotidien français où « on traite vraiment les gens comme de la merde« . Le dernier magazine qui l’a embauché à fait faillite et elle désespère de décrocher un jour le graal.

Le surlendemain, jeudi, j’apprends la vente de 78% du capital du quotidien la Tribune par Alain Weill pour un euro symbolique. Un journal qui ne vaut pas plus qu’un numéro en kiosque, il y a de quoi s’étrangler. De rire ou de sanglots? En tout cas, aucun des journalistes présents à la  sauterie ne semblait au courant. C’est la fête chez les financiers… manifestement pas pour tout le monde.

* Un collègue présent me signale que je n’ai pas comptabilisé la dizaine de serveurs et autant d’hôtesses présents lors de cette soirée : je rajoute donc à la louche 3.000 euros, soit une moyenne de 200 euros HT pour les serveurs et « maîtres d’hôtel » et 100 euros par hôtesse… Si quelqu’un a un problème avec ce calcul, merci de déposer une réclamation en commentaire… ;-)

Photo Chrischapman Flickr CC

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11 Réponses à cet article

  1. Salut Tatiana

    C’est bien de raconter aux gens comment ça se passe vraiment. ;-)

    Une fois dégrisé, on peut se demander tout de même où est le journalisme là-dedans. Et rechercher depuis quand une véritable information un journaliste a réellement sorti de ce genre de réception…

  2. Je pense que rien ne sort de ces soirées, il s’agit uniquement de réseauter ce qui, en soi, n’est pas inutile pour des journalistes, bien au contraire.
    Ce qui peut être un peu plus gênant c’est le fait que tout ceci soit organisé à grand frais par les banques elles-mêmes. Il me semble (mais peut-être me gourre-je) que les journalistes anglo-saxons sont plus rigoureux et n’entrent pas dans ces jeux à double tranchant. Tout le contraire des latins jouisseurs que nous sommes…

  3. Les Echos viennent de perdre 1000 lecteurs de plus.

  4. Détrompe-toi Tatiana, exactement la même chose est fait de l’autre côté de la Manche (où je suis). Me suis retrouvé dans un truc comme ça y a 3 semaines: bonjour l’ennui. Me suis vite barré.

  5. Chère Tatiana,

    Comme je te comprends, moi aussi, je ne résiste pas à une petite coupette.

    Et bravo pour avoir réussi à connaître le coût de la soirée.

    Rien de plus secret qu’un banquier surtout quand on parle argent…

    Bon dimanche,

  6. Et si le salut venait de la presse professionnelle économique ? Elle qui emploie aujourd’hui 50% des journalistes français.
    A quoi bon courir après des médias « pour leur renommée nationale » alors qu’ils vous paient à coup de lance-pierre ?
    Je suis jeune journaliste bientôt diplomé d’une école reconnue et j’ai signé un CDI dans une revue presse pro. Les piges et les CDD de misère ne sont une fatalité que pour ceux qui les acceptent. L’emploi existe, il faut le chercher mais acceter de renoncer à court terme au soi disant presitige des grands médias.

  7. Le problème de ce genre de petites sauteries c’est que cela n’arrange pas l’image des journalistes. Pensez-vous, après le boulot, ils vont s’enfiler du champagne avec des banquiers :-) !

    Cela dit, l’idée d’un mapping sur le standing des lieux avec le cours de la bourse, c’est une bonne idée. Courage, c’est l’occasion de se mettre au data-journalism… et de raconter une intéressante histoire.

  8. @Tristan
    Ton témoignage m’attriste. Point de salut, donc? (grosse larme de dodo sur mes chaussettes)

    @jpdubosc
    Merci camarade pour ta solidarité!

    @Seb
    La presse pro présente à mon sens un autre inconvénient : ses lecteurs étant à la fois ses sources et ses annonceurs (parfois même ses propriétaires), on reste un peu dans l’amalgame, non ?

    @Guillaume H
    Si tu as des compétences en matière de mapping, je te fournis la data :-)

  9. Ah oui, ces grandes soirées entre journalistes surtout, autour d’une bonne bouteille de champagne. C’est vrai qu’il y en a de moins en moins, mais dernièrement j’étais invitée à une exposition de renom, par l’un des concurrents de la SG et dans quelques jours une degustation de grands crus !

    Oui, j’assume, j’aime ce genre de soirée car c’est un bon moment assuré et peu importe que ce soit des banquiers ou des industriels, l’essentiel, selon moi est de retrouver des camarades de jeu et de prendre la température du marché! D’autant plus quand on est pigiste.

    Car contrairement à ce que dit Seb, il n’y a pas de boulot aujourd’hui pour des pigistes chevronnés (plus de 8 ans d’expérience). Et encore tout a l’heure, j’avais un redac chef au telephone qui cherche quelqu’un mais pensait « plutot a un débutant »… Salaire oblige, probablement !

    Enfin, pour l’anecdote… en janvier 2008,quelques jours seulement après que Kerviel et la SG annoncaient des pertes monumentales sur les marchés et les subprimes… l’une de ses filiales avait organisé un pince fesse de ce genre en petit comité, au théatre. Et pour conclure la soirée, ils avaient distribué à tous les journalistes présents un iPod… en toute simplicitié et sans aucun scrupule.

    Acheter ou non le journaliste, n’est meme plus la question. Tout ce que je sais, c’est que je n’avais pas été invitée ;-)

  10. Tout à fait Misty, les soirées de presse ne sont pas du tout old fashion, bien au contraire. On me signale aussi des raouts bancaires récents dans le superbe restaurant la Maison Blanche ainsi qu’au Musée de la Photographie…

    Toutes vos anecdotes sur le sujets sont les bienvenues :)

  11. Salut Tatiana,
    A propos de journalistes et banquiers, Michel Lucas le patron du Crédit Mut’ vient de faire le tour de ses journaux de Bourgogne / Rhône-Alpes ces trois jours. Interventions dans les CE et directement devant les salariés, hier sur le site de l’imprimerie du Progrès à Lyon. Il a beaucoup parlé pour ne rien dire, sauf qu’il n’appliquerait qu’à moitié l’accord national sur les salaires. Il n’a surtout pas dit s’il comptait remplacer quelques-uns des 100 journalistes qui s’apprêtent à quitter les quatre journaux du groupe dans les prochaines semaines, en faisant valoir leur clause de cession. Le SNJ dénonce un « plan social déguisé ».

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