Chers amis photojournalistes… (au secours, pardon)

Je vous le confesse, j’ai (encore) fauté.

La semaine dernière, j’ai remis à un magazine une enquête à laquelle j’ai joint une série de photos des personnes interviewées, à la demande de ma rédaction en chef.

Ayant l’habitude de travailler avec cet employeur, j’avais pris soin de faire ma demande de portraits au moment des interviews. J’ai eu de la chance, mes contacts se sont tous exécutés de bonne grâce : untel a demandé à son attaché de presse de m’envoyer des portraits de la photothèque, un autre s’est tiré lui-même le portrait au numérique (ou a demandé à sa femme de le faire), un autre encore m’a envoyé une photo papier scannée.

Seul l’un d’entre eux, dont la photo n’était pas publiable, m’a renvoyé vers un photographe qui possédait des clichés de lui. Sympa, le photojournaliste m’a proposé le tarif amical de 50 euros l’unité.

Je ne l’ai pas rappelé, car voici ce que m’a rétorqué l’agence de presse en charge de la rédaction du magazine :

« S’il (le sujet, NDLR) n’a pas de photo ni la possibilité de se prendre en photo avec le premier appareil numérique venu, nous le retirerons de l’article. Au besoin donne-moi ses coordonnées, je veux bien l’appeler. »

Que va t-il lui dire ? Sur quel ton ?

Me voilà bien prise au piège. A force d’accepter de nouvelles exigences, je prends le risque de me mettre en difficulté avec un interlocuteur précieux avec lequel j’aimerais bien continuer à travailler…

Je dois préciser que j’ai refusé, il y a quelque mois, de réaliser moi-même des photos sur le terrain avec un numérique (non payées) arguant que ce n’était pas mon métier. Mais en contrepartie j’ai accepté de fournir des images « d’illustration ».

Mal m’en a pris, car cette première brèche a fait jurisprudence. Et voilà que pour la seconde fois, l’air de rien, cette même agence (le journal client n’a manifestement pas de service photo) me demande à nouveau des « photos d’illustration » pour cette nouvelle enquête. On ne parle plus ici de portraits publiés au format timbre poste, mais de grandes et belles photos destinées à illustrer le reportage, publiées sur une demi-page.

Encore une fois j’ai râlé… pour finalement accepter de partir en quête de ces photos, ce qui impliquait des recherches sur le web, plusieurs coups de tel aux attachés de presse, de nombreux échanges de mails, etc. Du temps de pigiste pour pas un rond de plus, faut-il le préciser (et pas un sou dans la poche de ceux dont c’est le métier).

« Ces demandes n’ont rien d’exceptionnel, a tenu à préciser mon commanditaire. Elles sont systématiques à chaque enquête de XXX. Nous avions déjà eu cette difficulté (avec toi, NRDL) pour les dossiers du magazine XXX. Peut-être devrais-tu y penser dès le contact établi? »

Les journaux sont-ils au courant qu’il existe des banques de photos auxquelles il est possible de s’abonner pour des clopinettes (photographes, pardon!)? Que des rédactions achètent qu’aujourd’hui leurs clichés par paquet de 100 pour des tarifs ridicules (genre 15 euros la photo).  Encore trop cher ?

Je m’interroge :

  • Quel type de service ces agences vendent-elles à leurs clients, les éditeurs de magazines ? Du journalisme low-cost ?
  • Pourquoi les journaux acceptent-ils de publier des photos de si basse qualité, si ce n’est pour faire du business et non de l’information?

Chers amis photojournalistes, veuillez me pardonner mais je suis en train de détruire votre métier pour sauver le mien. Or c’est un très mauvais calcul car, ce faisant, je sape les fondations de mon propre métier en vendant des compétences que je n’ai pas pour un plat de lentilles, en montrant aux rédacteurs en chefs qu’ils peuvent tirer toujours plus sur la corde.

D’une pierre, deux coups : zéro budget photo, une main d’œuvre gratuites qui vous les apporte sur un plateau.

Un jour, me réveillerais-je en train de faire la mise en page de mon papier avant de poster le tout chez l’imprimeur?

Voilà ma bonne résolution du jour : j’arrête. La prochaine fois, je dis non. On verra bien ce qui se passera alors…

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Photos Alba Campus et Augusto Biagini (Flickr CC)
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4 Réponses à cet article

  1. Flagrant délit de résilience… Faute avouée à moitié pardonnée, non?

    ;)

  2. On touche bien là le cœur du problème…
    C’est effectivement une position très difficile à tenir que la votre, et en même temps c’est se tirer une balle dans le pied car c’est une dévalorisation du journalisme dans sa globalité.

  3. CQFD. C’est malheureusement inéluctable. Quant à moi, photographe pendant plus de 20 ans, je viens de suivre une formation de JRI (Journaliste Reporter d’Images), c’est à dire trois métiers pour un seul bonhomme : journaliste-interviewer, cameraman-preneur de son et monteur… Cordialement.

  4. C’est un vrai problème. Demander au pigiste de récupérer les photos des personnes interviewées (et de bonne qualité, s’il vous plaît) est malheureusement devenu la norme. Ce qui lui fait un surcroît de travail, non payé. Et ça ne fait pas très sérieux auprès de son interlocuteur, qui doit parfois se prendre lui-même en photo…
    Parmi toutes mes collaborations, un seul commanditaire faisait appel à un photographe pour tirer les portraits des personnes interviewées. Il s’agissait d’un journal dans le NpC qui venait d’être créé. Mais pour La Tribune, par exemple, c’est au pigiste de récupérer les photos…

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