Première journée en datajournalisme

Le 27 mai dernier avait lieu la première journée de formation du CFPJ au datajournalisme. De grandes enseignes média étaient représentées : TF1, Ouest-France, le Nouvel Observateur, le Quotidien du Médecin… et puis il y avait un dodo dans un coin, venu en free-style pour tenter de se faire une religion sur la question : a t-on raison de se pâmer autour de ces « data-visualisations » qui nous viennent des States et d’Angleterre? En quoi le métier de datajournaliste diffère t-il de celui d’infographiste? Cette nouvelle pratique journalistique est-elle vraiment la révolution qu’on nous présente ou juste une resucée à la sauce web d’une simple bonne vieille enquête documentaire présentée sous forme graphique (et si c’est bien le cas, est-ce qu’on peut en faire avec des palmes)?

Notre formatrice, Karen Bastien, ancienne journaliste à Libé, a lancé Terra Eco en 2004, avant de décider (hop, un jour comme ça) de tout plaquer pour se dédier à ce « marché » tout juste émergeant en France du journalisme de données. « J’ai toujours considéré que la forme était aussi importante que le fond » , annonce t-elle d’emblée. Sauf que le challenge est énorme, si l’on considère que la quasi-totalité des rédac chefs ne voient aujourd’hui aucun intérêt à une quelconque mise en valeur des longues séries de « data », ignorent totalement qu’il existe des activistes de la libération des données ou même que le gouvernement français prépare (laborieusement) depuis deux ans son site de mise à disposition de certaines données publiques, comme l’ont déjà fait les Etats américain ou britannique, entre autres.

Toutes les personnes assises autour de la table l’ont bien compris, une journée ne suffira pas pour faire le tour du sujet, d’ailleurs l’assemblée semble d’accord pour réclamer une nouvelle session de niveau 2, à la rentrée prochaine.

Mais cette première étape est indispensable. En quelques heures, nos esprits embrumés de journalistes old school commencent à comprendre la puissance des images interactives, grâce à quelques exemples choisis :

  • How much CO2 is created by : permet de savoir la dépense en CO2 de tout et n’importe quoi (une pomme en supermarché ou 1 miles parcouru en Toyota Prius).
  • Where does my money go : un site britannique permettant de se représenter les dépenses de l’Etat, non par grandes masses macroconomiques, mais en fonction de son propre salaire, qu’il suffit de taper…
  • Créez votre indice de vie meilleure : data-visualisation interactive et ludique de l’OCDE permettant de visualiser et comparer les pays en fonction de critères autres que le PIB, à savoir le logement, le revenu moyen ou l’emploi…
  • The human development index tree : une illustration graphique pour comprendre le concept de développement humain d’un pays, avec des comparaisons possibles.
  • Prix de l’eau : appli collaborative d’Owni permettant de connaître le prix de l’eau dans chaque commune de France (les internautes viennent eux-même renseigner la carte).

Moins visuel mais très instructifs :

  • Nos députés : un site de l’association Regards Citoyens (les activistes sus-nommés) qui rassemble l’activité de chaque député français, ses présences à l’asemblée nationale, ses projets de loi etc…
  • Modifiez le prix des carburants : appli interactive du Figaro permettant d’obtenir le prix de l’essence en modifiant les variables taxes, marges des pétroliers, prix du baril de pétrole ou taux de change euro-dollar.

etc, etc…

« S’adresser à l’intelligence visuelle du public plus qu’à son intelligence verbale » : voilà l’idée simple que sous-tend le journalisme de données. Et pourquoi le datajournalisme deviendrait-il indispensable, là, tout de suite, me direz-vous? Parce que nous sommes confrontés à un déluge de données en toutes sortes que nos pauvres cerveaux sont bien en peine d’appréhender sans une mise en forme intelligente, sans une intervention humaine, si possible journalistique.

Si je ne devais retenir une chose de cette journée, la voici :  si le journalisme déserte le traitement des masses de données provenant des Etats, des entreprises, des politiques, des ONG, qui s’en chargera? Eh bien les Etats, les entreprises, les politiques, les ONG… avec en bien entendu des intérêts bien particuliers à servir.

A nous de nous retrousser les manches, de ne pas nous contenter des résumés d’une page et de nous fader (si, si) les rapports annuels, bilans sociaux (avec les annexes), études statistiques, listings ou autres rapports de 300 pages remplis de chiffres.

A nous aussi de nous emparer de ces bases de données géantes fournies par toute sorte d’organismes (et souvent disponibles sur le web : ici la Banque de données en santé publique) pour en faire surgir des tendances inconnues, et pourquoi pas les croiser avec d’autres pour mieux en comprendre les ressorts internes, en trouver le sens caché?

A nous aussi de retrouver les véritables données pour contredire tel candidat à la présidentielle.

Jusqu’alors ce travail de titan pouvait nous sembler totalement insurmontable. Mais désormais il existe des outils qui permettent de passer les chiffres à la moulinette, de croiser plusieurs bases et d’aboutir à un premier résultat. « L’outil de base, c’est le bon vieil Excel« , assure Karen Bastien qui en profite pour tacler: « Si on n’avait pas aussi peur des chiffres, on formerait à Excel dans les écoles de journalisme. » (Merci maman de m’avoir envoyée en école de commerce!!)

Bon, ensuite ça se complique : il faut « nettoyer » les bases (en les passant par exemple dans Google refine), puis les entrer dans un premier logiciel, qui peut être Many Eyes (outil gratuit d’IBM), Google public data explorer, ou encore Mapize pour en sortir un premier rendu graphique. Cette étape -qui pourra être confiée à un développeur- nous permettra juste de faire une premier tri des données, de les croiser, de vérifier si notre primo intution était la bonne.

Mais pour en obtenir un rendu très joli et totalement original, il faudra ensuite refiler le bébé à un graphiste. Bref, le datajournalisme est un boulot d’équipe, mais qui se construira toujours autour d’un angle journalistique.

Conclusion : Lorsque l’on écrit un sujet on picore souvent trois ou quatre chiffres dans un rapport, que l’on remise ensuite sur une pile poussiéreuse en se promettant d’y replonger un jour, persuadé qu’il recèle une pépite. En fait on passe vite à autre chose dans une perpétuelle fuite en avant terriblement frustrante. Cette journée m’a donné envie de ressortir quelques dossiers de la pile, histoire de me faire la main.

Rendez-vous à l’automne pour la saison 2 de « ma vie en dataviz » :-)

Photo : Lauren Manning, designer spécialisée en data-visualisation
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