« A La Provence, ce qui nous manque le plus ce sont les geeks »

La Provence, fameux quotidien Marseillais racheté par Hersant Média (auprès d’Hachette Filipacchi fin 2007), a effectué son virage vers le numérique pour le moins tardivement. Mais depuis, il a mis les bouchées doubles. Le site Laprovence.com attire désormais 1,6 millions de visiteurs uniques/mois en moyenne et génère entre 16 et 20 millions de pages vues, ce qui le classe en 5e ou 6e position de la PQR. Il a maintenant ses applis mobile et iPad et développé une communauté de quelque 40.000 « provençaunautes ».

Nicolas Bocquet, chef de projet multimédia, nous explique la stratégie numérique du journal, la gestion de sa communauté, sa politique de modération, les synergies réalisées avec les autres titres Hersant, les projets de datajournalisme (si si), sans oublier les inévitables freins rencontrés dans cette transition, douloureuse forcément.

Quand La Provence a t-elle commencé à s’intéresser au numérique?

Un premier site a été crée en 2000-2001, proposant uniquement une sélection d’articles tirés du journal papier. Le projet a été stoppé en raison de l’absence de ligne directrice et du fait de problèmes de droits d’auteurs. Le rachat par Hersant a été fait juste après le lancement du site en 2007.

Pourquoi avoir tant attendu?

Je n’étais pas la mais il me semble qu’il y avait une certaine méfiance autour d’un projet internet comme pour la majorité des sites de presse de l’époque. Ensuite il a fallu trouver à l’extérieur des professionnels du web pour prendre en charge le site.

Avez-vous choisi de créer une rédaction web ou de faire passer tous les journalistes au bimédia?

C’est un modèle mixte. Nous avons une petite rédaction web de 6 personnes dont 5 journalistes qui produisent du contenu pour le web, plus des personnes détachées du « print » comme un journaliste 100% responsable de l’Olympique de Marseille et une vidéaste venue du service photo. Les rédacteurs du journal papier sont mis à contribution pour alimenter le site en articles et en brèves.

Difficile d’impliquer les journalistes du print dans le projet web?

Au départ il a fallu beaucoup de pédagogie. Un certain nombre s’est tout de suite impliqué, mais cela reste difficile pour d’autres. Officiellement toute la rédaction de 200 journalistes est passée au bimédia mais la proportion réelle n’est pas celle-là, il suffit de regarder le nombre de comptes Twitter dans la rédaction, une dizaine environ. Ils y viennent progressivement…

Quelles sont les freins rencontrés le plus souvent?

Les habitudes du papier sont bien ancrées. Certains journalistes fonctionnent comme si le web n’existait pas. On veut protéger son info, éviter qu’elle ne soit reprise par la concurrence. Il arrive qu’ils refusent de publier une brèves sur le web de peur que l’info paraisse ailleurs avant la sortie du journal du lendemain. Je parle d’une minorité de journalistes.

En quatre ans, le site a crée une communauté de 40.000 « provençaunautes ». Comment avez-vous fait?

Cette communauté est née en 2008, lorsque nous avons décidé de créer un compte pour chaque personne intervenant sur le site à la façon d’un profil Facebook, qui permet d’agréger l’ensemble de leurs interventions sur le site. Comme nous avons en moyenne 3000 commentaires par jour, ça a permis de drainer beaucoup de monde.

C’est beaucoup, mais à quoi ça sert?

Nous invitons en particulier nos fans à parier sur les résultats des matchs de l’OM dans une rubrique appelée Pronostico. C’est ludique et stimulant car les internautes s’affrontent entre eux et nous publions un classement des meilleurs pronostiqueurs avec des lots à gagner. Derrière, ces pronostics nous servent à réaliser un sondage permanent sur les futurs résultats de l’OM, ce qui est une première forme de datajournalisme. Les infos recueillies sur les internautes nous permettent aussi de qualifier nos bases de données.

Quelle est votre politique sur la question de la modération ?

Ce sont les journalistes de la rédaction web qui s’en chargent théoriquement, mais c’est une fonction qu’ils ont du mal à appréhender. Pour éviter tout dérapage nous fermons les commentaires dès que l’on aborde certains sujets comme l’immigration ou les faits divers. Le vrai problème c’est l’anonymat, qui est un masque bien pratique pour se permettre de dire tout et n’importe quoi.

Beaucoup de sites utilisent Facebook Connect qui permet de se connecter via son compte Facebook, à ce jour ce qui rapproche le plus d’une carte d’identité numérique. Mais certains sites canadiens demandent carrément aux internautes d’envoyer copie de le carte d’identité. Sans aller jusque là, je pense qu’on ne pourra bientôt plus se permettre de laisser les gens s’exprimer anonymement.

Pourtant on voit peu d’intervention de journalistes dans les commentaires aux articles…


Nicolas Bocquet


Pour certains journalistes, intervenir dans les commentaires ne fait tout simplement pas partie de leur métier. Nous tentons de les y amener. Nous venons de créer des comptes spécialement pour les journalistes de La Provence pour qu’ils s’affrontent aux internautes sur Pronostico. En espérant secrètement que leur passion du foot amènera certains à utiliser plus fréquemment le site et, pourquoi pas, à intervenir dans les débats autour de leurs propres articles.

Avez-vous les moyens de vos ambitions?

Comme partout, on cherche le modèle, on teste, on tâtonne. C’est difficile de convaincre ses actionnaires d’investir dans un projet sans certitude de retombées économiques immédiates. Nous on sait juste que ce que nous faisons c’est préparer l’avenir, on n’a pas toujours la réponse à la question « Où est le retour sur investissement? ». Mais je dois reconnaître que depuis un an, la direction est bien consciente qu’il est temps de réagir à l’érosion des ventes du print et que cela passe par le numérique.

Le site est-il équilibré économiquement?

Tout à fait, car nous avons des ressources publicitaires. Mais pas suffisamment pour faire vivre une rédaction web plus importante ou pour recruter d’autres « geeks ». Nous ne sommes que trois techniciens pour un site qui approche les 2 millions de pages vues mensuelles, ce qui est parfois frustrant. Alors on est obligés de faire preuve de créativité pour trouver des solutions à moindre coût, ce qui peut s’avérer intéressant aussi. Le Groupe Hersant met aussi à notre disposition une direction informatique basée à Lyon qui travaille aussi sur notre site et nous fait profiter des synergies du groupe.

Quel bénéfice tirez-vous du groupe Hersant?

L’avantage de faire partie d’un grand groupe de presse c’est entre autres de mutualiser les techniques, et parfois aussi les contenus. Tous les journaux Hersant ont développé leur site avec le logiciel « open source » Drupal ce qui nous permet de reprendre certains modules innovants qui fonctionnent bien chez d’autres.

Ainsi les journaux de Tahiti (La Dépêche de Tahiti et Les Nouvelles de Tahiti, NDLR) ont créé une newsletter automatique que nous allons reprendre. Notre appli iPad est inspirée de celle de Paris-Normandie. De notre côté notre module de pronostics des résultats de l’OM, a déjà été repris par d’autres journaux du groupe. Fin septembre doit se tenir une réunion de tous les titres Hersant, où chacun présentera ses modules innovants.

Comme toute la PQR, La Provence a son appli iPad. Quel retour ?

Quand est sorti l’iPad il y a deux ans c’était LA solution qui allait sauver la presse. Aujourd’hui il faut se rendre à l’évidence : l’iPad est une solutions parmi d’autres, applis mobiles, web, etc. L’iPad s’adresse à une cible bien particulière, ce n’est pas une appli grand public.

Que vous manque t-il aujourd’hui pour tout déchirer?

Il nous faudrait un community manager en veille sur Twitter et les « hashtags » #Marseille et #OM. C’est sans doute prématuré car il est vrai que Twitter n’est pas encore très répandu dans la région. Ce qui nous manque le plus, ce sont les geeks. Sur le web, la moyenne devrait être de 1 développeur pour 1 journaliste. Augmenter leur nombre nous permettrait de lancer certains projets, de faire du datajournalisme par exemple.

Tiens, tiens, du datajournalisme à la Provence ?

Bien sûr! On a de plus en plus de données à traiter provenant des administrations, des collectivités ou des internautes. Après Rennes ou Paris, Marseille prépare elle aussi son OpenData (ouverture des données publiques, NDD) qui devrait être lancé dans le cadre du projet Marseille-Provence, Capitale Européenne de la Culture 2013. Je rêve de créer un indice de pollution de la ville ou de créer des visualisations pour montrer comment sont gérées les dépenses publiques, il y a encore tant de choses à imaginer…

Mais pour certains journalistes, intervenir dans les commentaires ne fait pas partie de leur métier.
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2 Réponses à cet article

  1. Super intéressante cette interview. Beau boulot La voix du Dodo (et tatiana of course !). Juste un détail : on parle bien de 3.000 commentaires/jour sur le site de laprovence ? Il s’agit de réactions spontanées à des articles ou des appels à témoignages…

    Merci pour le complément d’infos.

  2. Salut Jean-Christophe,
    Oui oui, il s’agit bien de commentaires / jour. Dingue non? En fait je ne crois pas qu’ils soient tous intéressants et mis en ligne. Une grande partie doit être trappée.
    Je vais checker avec l’intéressé pour voir s’il confirme ce point…
    A bientôt!

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