Viens bloguer au « HuffPo », pour le plaisir et pour la gloire

C’était lundi soir, vers 17 heures. La foule conquise de jeunes fraîchement diplômés du Centre de formation des journalistes (CFJ) était venue se recueillir aux pieds de la femme aux 37 millions de visiteurs uniques mensuels, Arianna Huffington herself. Et ça tombait pile-poil puisque la veille, la même Arianna avait annoncé le lancement du « HuffPo » français et sa fusion avec le Post, filiale du Monde Interactif. Je suis sortie toute éblouie de sa leçon de journalisme. J’y ai appris que nous vivons « un âge d’or du journalisme » , que les nouveaux médias ont « besoin de journalistes qui savent faire de la curation » (tri d’articles sur le web) et démarrer une discussion et surtout que nous devons réinventer le « storytelling » . Quel bol d’air! Exactement ce qu’il me fallait entendre entre l’annonce des 158 licenciements aux Journaux du Midi, les 48 virés du Parisien et la disparition de France-Soir version papier…

God save Arianna. Heureusement que les « pure-players » du web sont là pour sauver la presse et le journalisme! Car le french HuffPo va tout déchirer, c’est sûr.

Enfin, par « tout déchirer » il faut entendre faire un carton d’audience et sauver AOL (nouveau propriétaire du Huffington Post) et peut-être Le Monde. Car les journalistes, eux, devront attendre…

En effet, selon la tycoon-woman, le HuffPo version française ne  recrutera dans un premier temps que « 8 à 10 personnes » (grosse déception dans l’assistance fébrile, CV déjà en main). Mais rassurez-vous : « Notre taille grossira au fil du temps » , a t-elle triomphé, faisant valoir que le site US a commencé petit et qu’il emploie désormais plus de 1000 personnes. Comprendre : nous embaucherons lorsque l’audience permettra de vendre de la pub et de faire des bénéfices.

Un discours maintes fois entendu depuis cinq ans chez les pure-players français (Rue89, Slate, Mediapart ou autre Owni) qui à ce jour n’ont toujours pas vraiment décollé économiquement parlant.

Un modèle imparable

Mais pour le HuffPo, tout devrait se passer comme sur des roulettes.  Le modèle a été testé aux States, il est béton je te dis. D’ailleurs l’assurance décontractée d’Arianna, son brushing et son sourire ultra-brite ne laissaient lundi aucune place au doute.

Les quatre pilliers du succès du HuffPo, les voici :

1) des enquêtes politiques en période électorale (ça fait sérieux)

2) du people et du « lifestyle » (pour générer un max de clics)

3) des débats grâce à une technologie ultra-élaborée permettant aux lecteurs de discuter et de s’échanger du contenu à la façon d’un réseau social

4) enfin et surtout des centaines de BLOGS (d’opinion, de science, de mode, de cuisine, de tout de tout), la vraie porte d’entrée vers ce site d’info

Et c’est là qu’Arianna a lancé son appel à la salle :

« Vous avez une passion, un sujet de prédilection? Venez créer votre blog sur notre plateforme. Une plateforme où l’on peut écrire et où l’on peut être lu. »

Là, je suis redescendue de mon petit nuage.

Donc, tout ça pour ça? La même éternelle rengaine archi-gonflée sur le mode: « Viens poster chez moi, nous ferons ensemble le succès de ce nouveau média. Je ne pourrai pas te payer parce que nous n’avons pas encore de modèle économique, mais te ferai bénéficier de mon audience. »

Proposer à une salle d’aspirants journalistes de travailler pour du vent, il fallait oser.

Comment s’en étonner? Le matin même Arianna Huffington l’avait énoncé on ne peut plus clairement dans son entretien exclusif à Xavier Ternisien, responsable des pages média du Monde papier, qui la questionnait sur la fronde des blogueurs américains, gravement entubés lors de la vente du site à AOL :

« (bloguer) ce n’est pas vraiment du travail, on ne les oblige pas à écrire. C’est le principe d’Internet. Les internautes qui mettent à jour Wikipédia ne sont pas payés. »

Pas de commande, pas de salaire. C’est la nouvelle équation de la presse en ligne. Au HuffPo, les blogueurs ne sont pas des journalistes, tout au plus des « volontaires », des « partenaires », des « experts » qui produisent du contenu comme un hobby. Pour un site à but tout à fait commercial, à la différence de Wikipedia.

Signez ici pour échanger du temps et de l’expertise contre de la renommée.

Prière de vous éclater à écrire pour des milliers de lecteurs.

Merci de ne pas vous émouvoir des millions bientôt générés grâce à l’audience que vous nous aiderez à construire.

- De rien, c’est un tel plaisir.

  • Photos : Flickr – Jdlasica (vignette), Tatiana (papier)
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10 Réponses à cet article

  1. Un excellent papier qu’on ne trouvera pas sur le french HuffPo !

  2. Non :-) mais qui sait, peut-être un jour me prendront-ils une pige?

  3. très bon et représente bien l’évolution de notre monde merveilleux: travailler gratuitement, en être content et consommer avec l’argent que l’on n’a pas. Le monde des bisounours des grands libéraux qui devient de plus en plus réalité

  4. Bravo, Tatiana !

    Dis donc, tu étais remontée hier. C’est Miss Huffington qui t’a enthousiasmée comme ça ?
    Nous vivons en effe dans un monde merveilleux où les malins profiteurs nous demandent gentiment de participer avec le sourire à notre propre dépeçage !
    Vive la vie ! …
    Je persiste à penser qu’il faut combattre à la fois les gratuits (je les refuse constamment avec un sourire pour le/la distributeur/trice) et la télévision (quel repos et quel gain de temps quand on ne l’a plus!…).
    Bravo encore et bon courage dans ton combat !

  5. Bonjour,
    j’attire simplement votre attention sur le fait que Mediapart compte à ce jour 28 journalistes, en CDI, et sera bénéficiaire en 2011. Cela sans pub.
    Sinon je suis bien d’accord avec vous.

  6. Merci pour cette info :-)
    Mais comment se fait-il que l’équilibre de Mediapart soit si difficile à atteindre ? Il devait être équilibré en 2009-2010 si je ne m’abuse?
    Cela dit, je parle pour vous mais aussi pour les autres : http://bit.ly/hBSCQJ

  7. Merci @Jardin pour ton commentaire. Profite bien de ta nouvelle vie sans TV!

  8. J’en profite pour vous inciter à lire ce résumé -bien plus objectif- de Laurent Dupin, au lendemain de cette leçon de journalisme d’Arianna Huffington (sur le site de l’Atelier des Médias): http://rfi.my/nkuvhT

    … et cet article d’Erwan Gaucher (Cross Media Consulting) : Y aura t-il bientôt trop de pure-players d’info en France? http://bit.ly/r9Dy5j

  9. [...] Un petit coup de gueule sur lavoixdudodo.info [...]

  10. [...] L’express.fr, « Ah bon, blogueur, c’est un métier?» et sur un autre, la voix du dodo, « Viens bloguer au « HuffPo », pour le plaisir et pour la gloire. La lecture de ces points de vue me fait penser que je donne plusieurs entrevues à des [...]

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