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Mémoires du dodo

« Antoine Dachord, community manager, journaliste mutant » : du community manager de 2009 au responsable éditorial augmenté par l'IA

En 2009, un article de « La Voix du Dodo » présentait le community manager comme une créature hybride, mi-journaliste mi-animateur de communauté. Presque deux décennies plus tard, la fonction a encore muté : elle s'appelle content strategist ou responsable éditorial, et compose désormais avec l'intelligence artificielle.

Par Chris Waoo. Sujet publié à l'origine le 22 décembre 2009 sur La Voix du Dodo, réécrit et remis en perspective le 4 septembre 2026. Lecture : 7 min.

Cette adresse hébergeait en 2009 un article du blog médias La Voix du Dodo, tenu par la journaliste Tatiana Kalouguine. Le texte ci-dessous est une relecture nouvelle de ce sujet, 17 ans après : l'esprit de la page, pas sa copie.

Un titre de 2009 qui a mieux vieilli qu'il n'y paraît

En 2009, la journaliste Tatiana Kalouguine tenait « La Voix du Dodo », un blog consacré aux mutations du journalisme et des métiers du web. Un de ses billets portait ce titre : « Antoine Dachord, community manager, journaliste mutant ». Le texte d'origine n'est plus en ligne et nous ne le reconstituons pas : ni la personne citée dans ce titre ni son parcours exact ne sont vérifiables aujourd'hui. Ce prénom fonctionne donc ici comme un archétype, celui du community manager de la fin des années 2000, plutôt que comme une biographie que l'on pourrait citer.

Ce qui reste solide, en revanche, c'est l'intuition du titre lui-même. En 2009, le mot « mutant » n'était pas une figure de style gratuite. Le community manager naissait d'un croisement forcé entre deux mondes qui ne se parlaient pas encore : la rédaction, avec ses réflexes d'angle et de vérification, et l'animation de communauté, avec ses réflexes de réactivité et de conversation. Dix-sept ans plus tard, cette mutation ne s'est pas arrêtée. Elle a juste changé de vitesse.

2009 : le community manager, greffe encore mal identifiée

À l'époque, le poste n'a pas de fiche métier stabilisée. Il est souvent confié à un journaliste ou un rédacteur qui se retrouve, du jour au lendemain, à gérer une page Facebook ou un fil Twitter en plus de ses articles. La rédaction historique regarde parfois cette fonction avec une certaine méfiance : elle a l'impression de perdre en autorité éditoriale ce qu'elle gagne en proximité avec le public.

Le community manager de 2009 fait donc un peu de tout à la fois : il écrit, il modère, il répond aux commentaires, il explique en interne pourquoi les réseaux sociaux ne sont pas un gadget. C'est un métier de traduction autant que de production. D'où l'image du mutant : ni tout à fait journaliste, ni tout à fait autre chose, greffé entre deux logiques qui ne partagent ni le même tempo ni les mêmes indicateurs de réussite.

De community manager à content strategist : la première mutation

Cette hybridation s'est ensuite spécialisée. Au cours des années 2010, le community manager pur (celui qui anime au jour le jour) s'est progressivement séparé d'une fonction plus stratégique : le content strategist, chargé de penser une ligne éditoriale sur la durée, d'organiser un calendrier de publication et de faire le lien entre les objectifs de visibilité et la production de contenu. L'arrivée du SEO comme discipline à part entière a accéléré cette scission : il ne suffisait plus d'être présent sur les réseaux, il fallait aussi être trouvable sur les moteurs de recherche, ce qui suppose une méthode et des outils que l'animation de communauté seule ne fournissait pas.

Le content strategist des années 2015-2020 hérite ainsi d'une partie de l'ADN du community manager de 2009 (le souci de l'audience, la conversation, l'adaptation au format) mais y ajoute une couche de structuration éditoriale et de mesure de performance que le métier d'origine n'avait pas encore.

2026 : responsable éditorial entre audience et machine

La mutation la plus récente tient à l'arrivée massive de l'IA générative dans la chaîne de production. En 2026, un responsable éditorial ne se contente plus de définir une ligne et un calendrier : il arbitre aussi ce qui peut être assisté par des outils d'IA et ce qui doit rester écrit et vérifié par une personne. Cette fonction absorbe des tâches qui, en 2009, n'existaient tout simplement pas : cadrer des prompts, relire des textes générés pour en corriger les approximations factuelles, vérifier qu'une citation attribuée à quelqu'un est bien réelle.

Le point commun avec 2009 reste frappant : c'est encore un métier de traduction entre deux logiques distinctes, sauf que l'une des deux logiques est désormais celle d'un modèle de langage plutôt que celle d'un community manager face à ses lecteurs. Le responsable éditorial de 2026 fait le pont entre la vitesse de production que permet l'IA et l'exigence de fiabilité qu'un lectorat, comme un moteur de recherche, continue de sanctionner en cas de manquement.

Ce que le titre de 2009 appelait « mutant », on pourrait l'appeler aujourd'hui « intégrateur » : quelqu'un dont le travail consiste moins à produire du contenu lui-même qu'à faire tenir ensemble des logiques qui, livrées à elles-mêmes, divergeraient.

Ce qui n'a pas bougé malgré la mutation

Deux constantes traversent les dix-sept années qui séparent le community manager de 2009 du responsable éditorial de 2026.

Ce qui relie 2009 et 2026

  • Le métier reste une fonction de traduction, entre rédaction et audience hier, entre production humaine et production assistée aujourd'hui.
  • La vérification des faits et l'attribution correcte des sources restent le socle non négociable, quel que soit l'outil utilisé pour écrire.
  • La proximité avec le lecteur (répondre, expliquer, corriger) reste la valeur ajoutée que ni un algorithme de diffusion ni un modèle de langage ne remplacent seuls.
  • La fonction continue d'être sous-évaluée en interne au moment où elle apparaît, avant d'être reconnue une fois ses effets mesurés.

Ce que ça change pour qui écrit aujourd'hui

Pour quiconque travaille aujourd'hui dans la rédaction web, cette généalogie a une utilité concrète. Elle rappelle que les intitulés de poste changent plus vite que les compétences de fond. Savoir écrire pour un lecteur précis, savoir vérifier une information avant de la publier, savoir expliquer une ligne éditoriale à une direction qui n'y connaît rien : ce socle traverse le community manager de 2009 comme le responsable éditorial de 2026.

Elle rappelle aussi qu'une fonction hybride, au moment où elle apparaît, est presque toujours perçue comme une bizarrerie avant d'être reconnue comme une nécessité. C'était vrai du community manager en 2009. C'est vrai aujourd'hui de qui doit apprendre à superviser une production éditoriale en partie assistée par l'IA, sans perdre le sens du métier qui la sous-tend. Le titre d'origine appelait ça « journaliste mutant ». Le mot a vieilli, l'idée non.