« Même pas peur : en 2010, la parole aux jeunes » : comment les jeunes s'informent, de 2010 à 2026
En 2010, cette adresse accueillait un blog qui donnait la parole aux jeunes sur les médias et le journalisme. Seize ans plus tard, l'angle mérite d'être repris avec un fait simple : la manière dont les moins de 25 ans s'informent a changé de support presque entièrement, du blog et du forum à la vidéo courte sur réseaux sociaux. Ce texte n'est pas une reconstitution de l'article d'origine, c'est une relecture 2026 de son sujet.
Par Chris Waoo. Sujet publié à l'origine le 12 janvier 2010 sur La Voix du Dodo, réécrit et remis en perspective le 4 septembre 2026. Lecture : 6 min.
2010 : un blog donnait la parole aux jeunes
Cette adresse a d'abord hébergé, entre 2009 et 2011, un blog tenu par une journaliste indépendante, Tatiana Kalouguine, consacré au journalisme et aux médias. L'un de ses billets, publié en 2010, portait un titre qui a traversé le temps : « Même pas peur : en 2010, la parole aux jeunes ». Le principe était simple pour l'époque : aller chercher la parole de jeunes, souvent des étudiants en journalisme ou des lycéens, sur leur rapport à l'information et à l'avenir des médias, à un moment où la presse traversait déjà une crise économique et où la génération dite Y arrivait sur le marché du travail sans grande inquiétude apparente.
Nous n'avons pas le texte d'origine sous les yeux, et nous ne cherchons pas à le reconstituer ni à lui prêter des propos. Ce qui nous intéresse ici, seize ans après, c'est le sujet lui-même : comment les jeunes s'informent, et ce que ce geste, donner la parole aux jeunes sur un blog, dit d'une époque révolue.
Le réflexe blog, forum et fil RSS
En 2010, un jeune qui voulait suivre l'actualité ou débattre le faisait sur des supports qu'on a depuis largement quittés. Les blogs personnels et les blogs de niche jouaient un rôle de relais d'opinion, les forums thématiques (jeux vidéo, musique, lycée) servaient de lieux de discussion informelle sur l'info du jour, et les flux RSS permettaient à une minorité avertie de suivre plusieurs sources sans repasser par une page d'accueil. Facebook venait tout juste de s'imposer chez les lycéens et étudiants français, Twitter était encore un outil de niche pour journalistes et geeks. La presse jeunesse imprimée (Phosphore, Okapi) et les sites d'actualité généralistes gardaient un rôle de prescripteur.
Ce paysage avait un point commun : il reposait sur l'écrit, sur la page, et sur une forme de hiérarchie, même informelle, entre celui qui publie et celui qui lit ou commente. Donner la parole aux jeunes, en 2010, voulait dire les faire s'exprimer dans ce cadre-là : un billet de blog, une interview filmée en marge d'un colloque, un commentaire sous un article.
2026 : le format court a pris le pouvoir
Le changement le plus visible en seize ans n'est pas le sujet (les jeunes s'informent toujours, et débattent toujours), c'est le support. TikTok, les Reels d'Instagram et les Shorts de YouTube sont devenus, pour une bonne partie des moins de 25 ans, le premier point de contact avec l'actualité, souvent avant même une visite directe sur le site d'un média. Le Reuters Institute, qui publie chaque année son Digital News Report suivi dans toute la profession, documente depuis plusieurs éditions cette bascule vers la découverte de l'info par la vidéo courte et par des créateurs plutôt que par des rédactions identifiées comme telles.
Le Clemi (Centre pour l'éducation aux médias et à l'information), qui dépend du ministère de l'Éducation nationale, observe la même tendance de son côté à travers ses enquêtes régulières auprès des jeunes publics : la frontière entre information, opinion et divertissement s'est brouillée à mesure que le flux algorithmique a remplacé la page d'accueil comme point d'entrée. Le forum n'a pas disparu partout (jeuxvideo.com, par exemple, reste un lieu de discussion actif), mais il a cessé d'être un mode d'accès principal à l'info pour être un lieu de commentaire secondaire.
Ce qui a changé en quinze ans
- Le support dominant : de l'écrit sur page (blog, forum, RSS) à la vidéo courte verticale
- Le prescripteur : d'un titre de presse ou d'un blog identifié à un créateur ou une recommandation algorithmique
- Le geste de participation : du commentaire écrit au partage, au duo ou au commentaire vocal
- La durée d'attention : du billet de plusieurs minutes de lecture au clip de quelques secondes
Ce qui ne bouge pas : la question de vérifier
Ce qui n'a pas changé, en revanche, c'est la difficulté à distinguer une source fiable d'une source qui ne l'est pas, et le fait que cette compétence s'apprend, elle ne vient pas seule avec l'usage d'un outil. En 2010 déjà, une partie du travail d'éducation aux médias consistait à apprendre à un jeune lecteur de blog à identifier qui parle, avec quelle légitimité, et quel intérêt il a à dire ce qu'il dit. En 2026, la même question se pose face à une vidéo de quinze secondes, avec une difficulté supplémentaire : le format court laisse moins de place à la nuance, à la source citée, au contradicteur.
Le support a changé de forme, la question posée à un jeune public reste la même depuis quinze ans : qui parle, et pourquoi faut-il le croire.
L'arrivée des outils d'intelligence artificielle conversationnels dans les habitudes d'une partie des jeunes publics, pour poser une question d'actualité plutôt que pour chercher un article, ajoute une couche à ce même problème : la réponse arrive synthétisée, sans qu'il soit toujours simple de remonter à la source d'origine.
Ce que ça change pour qui écrit et qui publie
Pour qui travaille aujourd'hui dans la rédaction web ou le référencement éditorial, ce basculement de support a une conséquence directe : écrire pour être lu sur une page ne suffit plus à toucher un public jeune, il faut aussi penser le sujet pour d'autres formats de restitution, plus courts, plus oralisés, plus proches du commentaire que de l'article. Ce n'est pas une raison pour sacrifier la vérification des faits ou l'identification claire des sources, c'est plutôt une raison de les rendre plus visibles et plus faciles à repérer en quelques secondes, puisque c'est le temps dont on dispose désormais pour convaincre un jeune public qu'une information mérite d'être crue.
Le blog qui occupait cette adresse en 2010 posait une question simple en donnant la parole aux jeunes : comment vous informez-vous, et en qui avez-vous confiance. Seize ans après, la question n'a pas vieilli, seule la réponse a changé de forme.