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Mémoires du dodo

« Michel Lucas, le patron de presse à qui parler qui ne répond jamais » : l'actionnaire muet, une question de 2010 toujours brûlante

En 2010, un article pointait le silence de Michel Lucas, patron du Crédit Mutuel devenu propriétaire de neuf quotidiens régionaux. Quinze ans plus tard, la question de l'actionnaire de presse inaccessible s'est étendue à toute la presse française, banques comme industriels.

Par Chris Waoo. Sujet publié à l'origine le 14 janvier 2010 sur La Voix du Dodo, réécrit et remis en perspective le 4 septembre 2026. Lecture : 7 min.

Cette adresse hébergeait en 2010 un article du blog médias La Voix du Dodo, tenu par la journaliste Tatiana Kalouguine. Le texte ci-dessous est une relecture nouvelle de ce sujet, 16 ans après : l'esprit de la page, pas sa copie.

Qui était Michel Lucas, l'homme derrière EBRA

En 2010, un article s'agaçait déjà de ne jamais réussir à faire parler Michel Lucas. L'homme dirigeait alors la confédération nationale du Crédit Mutuel, poste qu'il occupait depuis cette même année après avoir passé des décennies à la tête du Crédit Mutuel Centre Est Europe. Entre 2010 et 2012, il a construit le groupe EBRA (Est Bourgogne Rhône Alpes) en rassemblant sous la bannière du Crédit Mutuel neuf quotidiens régionaux, dont L'Est Républicain, Le Progrès, Le Dauphiné Libéré et les Dernières Nouvelles d'Alsace. Il s'est retiré de la présidence du groupe bancaire en 2016 et est mort en 2018, à 79 ans.

Michel Lucas s'était fait une réputation d'homme autoritaire et peu accessible, au point d'hériter dans le monde bancaire et médiatique de surnoms comme « Dralucas » ou « Prince Vlad ». C'est précisément ce trait, un patron de presse qu'on ne parvient jamais à joindre, que ciblait le titre d'origine. Seize ans plus tard, l'homme a disparu mais la structure qu'il a créée, elle, tourne toujours.

EBRA en 2026 : l'actionnaire n'a pas changé

Le Crédit Mutuel reste en 2026 l'actionnaire unique du groupe EBRA, premier groupe de presse quotidienne régionale de France avec neuf titres et environ 800 000 exemplaires vendus chaque jour. Daniel Baal, président du Crédit Mutuel depuis 2024, a réaffirmé publiquement l'engagement du groupe bancaire dans la presse régionale. Sophie Gourmelen a pris la présidence d'EBRA en septembre 2025.

Mais l'actualité de 2026 illustre exactement la tension que pointait déjà l'article de 2010 : au printemps, la direction d'EBRA a annoncé un plan de départs touchant plusieurs centaines de postes sur les quelque 3 000 salariés du groupe, décision dénoncée par le SNJ-CGT comme un « passage en force ». Que l'actionnaire soit une banque mutualiste plutôt qu'un industriel ne change rien au constat de fond : les arbitrages sur l'emploi et la ligne éditoriale d'un quotidien régional se prennent loin des rédactions, dans les instances d'un groupe financier qui n'a pas vocation première à faire du journalisme.

Bolloré, Arnault, Niel : la question s'est généralisée

Ce qui était en 2010 un cas isolé, un banquier propriétaire de journaux, est devenu en 2026 la norme du paysage médiatique français. Vincent Bolloré, via Vivendi, a absorbé le groupe Lagardère en 2023 et contrôle désormais CNews, Europe 1, Paris Match et Le Journal du Dimanche. En juillet 2026, la cour d'appel de Paris lui a donné raison dans le contentieux sur la scission de Vivendi, la jugeant non fautive, décision que le fonds actionnaire CIAM a annoncé vouloir porter en cassation. Bernard Arnault, via LVMH, possède Les Echos et Le Parisien depuis 2015. Xavier Niel, qui détenait déjà une part du Monde aux côtés du banquier Matthieu Pigasse, a repris en 2023 les parts du milliardaire tchèque Daniel Křetínský, devenant l'actionnaire de référence du Monde Libre, la holding qui contrôle le quotidien.

Dans ce paysage, la Société des rédacteurs du Monde, qui dispose statutairement d'un droit de regard sur tout changement de contrôle capitalistique, reste l'un des rares garde-fous structurels comparables à ce qui a toujours manqué à la PQR détenue par EBRA. La question posée en 2010 à propos d'un seul homme s'est donc muée en question systémique : qui possède la presse française, et sur quelle base lui doit-elle des comptes.

Ce qu'il faut retenir

  • Michel Lucas (1939-2018) a bâti le groupe EBRA pour le Crédit Mutuel entre 2010 et 2012.
  • En 2026, le Crédit Mutuel reste actionnaire unique d'EBRA, toujours confronté à des tensions sociales internes.
  • Bolloré (Vivendi, ex-Lagardère), Arnault (LVMH) et Niel (Le Monde Libre) illustrent une concentration bien plus large qu'en 2010.
  • Peu de rédactions disposent d'un contre-pouvoir statutaire comparable à la Société des rédacteurs du Monde.

Pourquoi l'actionnaire de presse ne répond jamais

Le titre d'origine posait une question simple : pourquoi ce patron ne parle-t-il jamais à la presse. La réponse tient moins à la personnalité de tel ou tel dirigeant qu'à la structure même de la propriété. Un actionnaire industriel ou bancaire qui possède un titre de presse n'a, la plupart du temps, aucune obligation de s'exposer devant les journalistes de ses propres rédactions, ni devant celles des concurrents. Il communique par communiqué, par l'intermédiaire de directeurs de la publication, ou pas du tout. Ce silence n'est pas un défaut de communication, c'est une conséquence directe du statut d'actionnaire majoritaire dans une société commerciale classique, qui ne prévoit aucune obligation de transparence éditoriale envers le public.

C'est ce que les observateurs de la concentration des médias, dont Reporters sans frontières, pointent régulièrement en France : le nombre de titres passés sous le contrôle d'un petit nombre de groupes industriels ou financiers s'est accru, sans que les mécanismes de protection de l'indépendance des rédactions (chartes éthiques, comités d'éthique, droits d'agrément) suivent au même rythme.

Ce que ça change pour qui écrit en ligne

Pour les métiers de la rédaction web, cette question de la propriété n'est pas qu'une affaire de grande presse. Un rédacteur ou une rédactrice qui produit du contenu pour un média détenu par un groupe aux intérêts commerciaux étrangers à l'information travaille sous la même contrainte structurelle, à une échelle différente. Et l'arrivée de l'IA générative dans les rédactions ajoute une couche supplémentaire à surveiller : quand un actionnaire décide seul d'automatiser une partie de la production éditoriale pour réduire les coûts, comme le montrent les plans sociaux dans plusieurs groupes de presse régionale, la question n'est plus seulement qui possède le titre, mais qui décide de la manière dont l'information est fabriquée.

Le sujet posé en 2010 autour d'un seul homme reste, en 2026, une des questions les plus structurantes du métier : savoir qui, en dernier ressort, a intérêt à ce qu'une rédaction se taise ou parle.